Jan Baetens

nous te couvrons de larmes et de linges

pour bâtir ta demeure

un seul instant a suffi

les tiroirs ne sont pas vides

quand nous les regardons

les murs deviennent miroirs

les rues sont pleines de lignes

et de poèmes sans paroles

tu as compris l’incompréhensible

tu nous le dis

Serge Delaive : « Lacune » et « Pour la soif »

« Lacune »

 

Parler de rien de la poussière

de la lumière ultime silence

après la matière et l’espace

parler de rien de la poussière

chair du temps où elle se pose

et décompose tout les cendres

aussi mais les gens pourquoi

en parler affublés de poussière

à épousseter pour qu’elle descende

donner chair à la matière

à sa manière de toute manière

englober tout même la lumière

ultime saut avant le rien

dont on ne parle pas

à pas soulever la cendre

ou constatant les insectes

pousser la poussière.

 

« Pour la soif »

 

Et de l’espoir né au matin

d’une nuit qui n’a pas voulu de nous

espoir pourvu d’énergie

après trois heures après

ne demeurent qu’os blanchis

bien que derrière la fenêtre un jour

appelle enfin dans les confins

dont on va entendre parler

longtemps encore pas besoin

d’être devin mais cet espoir

né au matin insomnié

persiste en sa dilution

dans l’affliction des jours

que rêves cauchemars ou cyprine

fabriquent aux dés loin des augures.

Antoine Boute

Partir c’est habiter

radicalement partout

par exemple ventilé en

chromosomes épouvantails

rigueur affable mollusques

ministres torpeurs torrides

dérèglements météorologiques

divers mourir est une difficile

fête renversée diversement

pointue fragile

tangible

habiter le monde et décéder

sont sur le même bateau

depuis la nuit des temps

de bonne humeur et désespérés

des milliards d’atomes volètent

calamars d’étoiles et ricochets

jusque dans les bulbes les insectes

et les toiles absurdement tissées

de cette grande blague

parfois mille fois

pas drôle qu’est la vie

printemps bulbes déconfiture

de l’humaine graine nous voici

enflammés impuissants mais

d’humaines graines tout de même

d’humaines graines à la latence

vitale le monde est grand

quoique tout petit

comme tu nous quittes

c’est une école

douce violente

où nous tenterons

avec délicatesse

d’apprendre à lire

partout les traces

de la présence

de ton absence.

Peter Theuninck : « Les esquimaux »

Les Esquimaux n’ont ni passé ni futur.

La neige est leur palais et leur peau,

c’est un pays d’hivers et de frugalité,

plongé dans la clarté la plus obscure.

 

Les Esquimaux comprennent la gestuelle

des flocons qui tombent, chantent en chœur

le chant de la banquise,

peuplent l’espace du renard polaire.

 

Les Esquimaux cheminent sur l’eau.

Leurs traîneaux  tranchent une brèche

dans l’horizon. Leurs harpons harponnent

les trajectoires des planètes.

 

Les Esquimaux ne sont pas faits

pour la chair d’une femme,

pour le cœur flambant d’un foyer.

Les Esquimaux au printemps ne peuvent résister.

 

Traduction par Danielle Losman

Gedicht in het Nederlands

Luuk Gruwez : « L’art de l’arbre »

En mémoire de monsieur H. V.*
né à Waregem le 6 avril 1941
et décédé à Courtrai le 29 mars 2020
des suites du coronavirus COVID-19.

 

Comme si c’était hier, je chante de nouveau tremblant

dans ma si fine tunique de phrases, exactement

comme quand un prince boutonneux se débattait encore en moi,

truffées d’un je trop abondant, pas encore rompues

 

aux caprices et aux usages du dernier soupir.

Je rêvais assis dans ta classe, lorgnait les ormes

par la fenêtre. Tu disais : « L’art de l’arbre, c’est la feuille. »

Je pouvais encore feinter : un jour je me dévoilerais dans mon écriture.

 

Alors que la pénombre n’avait pas encore envahi la pièce,

tu tenais la lampe à mes côtés, me montrais la voie jusqu’aux

confins de ma langue maternelle pour m’éviter

de me perdre en elle. Et comme tu me faisais voir

 

l’inutilité magnifique que tu tiens pourtant

à éclairer bien qu’elle resplendisse déjà d’elle-même.

−Un demi-siècle plus tard. Je dois toujours me dévoiler

dans mon écriture. Ton souffle coupé me fait

 

suffoquer. Des brigands ont débarqué en toi.

Ils se sont emparés de ta langue et de ton existence

dans le plus vorace de tous les printemps où

tu ne vois plus pousser ni tomber aucune feuille.

 

* H. V. fut mon premier professeur de néerlandais : il fut parmi les premiers à ouvrir plus amplement la porte de la littérature déjà entrouverte chez moi.

 

Traduit par Pierre Geron

Peter Holvoet-Hanssen : « Chant de grenouilles »

Traduit du néerlandais par Kim Andringa

Het gedicht in het Nederlands

Peter Theunynck

Bonne nébuleuse !

 

Tes yeux lancent un dernier regard

– et puis c’est fini

 

Tu décolles d’ici pour de bon

sur ce vol in extremis

via brume et brouillard

direction la Grande Ourse

– ou à peu près

 

Personne pour retrouver ta trace

À tout cela, quel sens ?

 

Personne pour t’enterrer

Tu prenais déjà la tangente

depuis pas mal de temps

 

Où que tu gravites en orbite désormais

Aucun télescope, aucune station terrestre

Même à très très grande portée

Pour détecter la non-position de ton désêtre

 

Seul ce corps

Qui te ressemble vaguement

Pour quémander un contact

 

Et enfoncer le couteau

Plus profond encore

Dans la terre

 

Traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron

Het gedicht in het Nederlands

Timotéo Sergoï : « Les valises »

 

Celui qui part emporte avec lui de larges fenêtres étoilées

Celui qui reste garde les doigts sur la poignée

Celui qui part emporte la clef des miroirs, des forêts profondes et des océans bleus

Celui qui reste fouille les poches sous ses yeux

Celui qui part était extraordinaire

Celui qui reste prépare ses valises, visite le jardin, joue avec les enfants,

Il pose sur la table un prénom disparu

Et retourne aux cuisines, les mains lourdes de chair

Celui qui part a pris toutes les langues, les joues, le coeur et le soleil

Celui qui reste compte sur ses orteils

Celui qui part a remercié les anges, les infirmières reines de courage,

les médecins cernés sous les néons, le personnel soignant,

les soigneurs personnels

Celui qui reste doit le dire. Et remercier chacun d’être toujours vivant

Celui qui part sourit déjà. Sa souffrance se cicatrise

Celui qui reste l’a compris. Ca n’allège pas les valises.

Celui qui part a laissé sur l’établi quelques écrits, quelques photos,

Et le goût de ses baisers, la colline de ses mains, l’horizon de ses yeux

Celui qui reste les a rangés dans une boîte en ébène précieux

Voilà, se dit celui qui reste,

Un microbe a fermé le rideau lourd des orages et des printemps.

Un être plus petit qu’une puce a creusé les cimetières.

Nous resterons debout pour y planter de la lumière.

Aliette Griz

 

Un supplément bagage

 

De quoi avez-vous besoin pour ce voyage ?

Je vous prépare une valise plus légère que votre âme

Vingt et un grammes autorisés

J’y glisse des baisers

Les miens et ceux des vôtres

J’y plie des hiers qui donnent envie

De te tutoyer

Si vous le voulez bien

De t’entourer sans limite

Pour t’écrire des adieux

Faire famille

Pour que le rituel qui te manque

Ressemble à un pardon

De t’avoir abandonné

De quoi as-tu besoin là où tu vas ?

De signes ralentis par l’envie de te garder

De plus de temps

Tu ne fus pas un clin d’œil

Mais une symphonie

Quand tu pars, tout de toi se pare

D’une pellicule dorée

Je mets du temps pour toi

Pour nous aussi

La valise n’a pas de fond

Ensemble, soyons

Ni tout à fait les mêmes

Ni tout à fait des autres

Karel Logist

 

Comment se tenir là pour te dire au revoir ?

Comment apprivoiser

avec mes décoctions de larmes

le fauve du chagrin ?

On me dit d’échanger

ici et maintenant

le sourire au bord de tes paupières

pour un masque de cendres

de vivre désormais tout bonnement

– sous prétexte que tu n’es plus là –

comme si tu n’étais plus là

Quelle ironie d’avoir à te faire mes adieux

à toi qui détestais cela par-dessus tout !

Toi, tu aimais les jours, la joie et leurs couleurs

Tu nous en laisses à contrecoeur

le précieux héritage éphémère

Et si je me tiens là pour te dire au revoir

debout dans le silence

c’est pour te dire en face

ce que nous savons tous

que ce n’est pas la mort qui t’a pris mais la vie.