• Fleurs de funérailles

    POÈMES FUNÉRAIRES PERSONNALISÉS

« INDEX DES POÈMES PERSONNALISÉS

 

Véronique Daine : « Deux arbres » (+vidéo)

Paul Demets : « Re-respire (pour R.) »

Laurent Demoulin : « La mort nous a volé »

Claude Donnay : « Du plus profond de l’Ardenne »

Aurélien Dony : « Pour Tico » et « Sur les tambours »

Perrine Estienne : « Simon »

Rose-Marie François : poème pour les familles du personnel soignant victime du Covid (De/Fr/Nl) et « À mon petit des Antipodes » (Fr, De, Nl)

David Giannoni : Hommage à Lawrence Ferlinghetti

Aliette Griz : « Tout jour là » et « Pour Gaëlle »

Luuk Gruwez : « L’art de l’arbre »

Gioia Kayaga : « Au personnel soignant » et « Pour Emile Ngondo Mbala »

Caroline Lamarche : « Pour Jacques De Decker » (« Voor Jacques De Decker »)  et « Pour Xavier »

Philippe Leuckx : « Pour C. »

Béatrice Libert : « Pour la Clinique Notre-Dame de Grâce, à Gosselies »

Françoise Lison-Leroy : « Un pas plus près » et « Hommage à un enfant »

Lisette Lombé : « Cher J. »

Philippe Mathy : « Pour Béatrice H. »

Manza : « Mon monument, échos d’héritage »

Christian Merveille : « Pour Y. O. »

Yves Namur : « Tombeau pour une unième nuit » (+vidéo)

Carl Norac : « Paysage d’un homme » et « Un signe de la main » et « Lettre vive à Marcel Moreau » (+vidéo) et « Pour Mawda »

Colette Nys-Mazure : « À Marie Madeleine Mpembe Olongo (Peepe) »

Béatrice Renard : « D’une sœur à un frère… »

Timotéo Sergoï : « Pour Mme C. R. »

Jacques Sojcher : « Hommage à Marcel Moreau »

Pascale Toussaint : « À Evelyne »

Laurence Vielle : « Valse pour ceux qui soignent »

Laurence Vielle et Carl Norac : « Où que le cœur se pose »

 

 

Avec le soutien de la Loterie Nationale et ses joueurs.

 

 

 

Hommage à Lawrence Ferlinghetti, par David Giannoni

Hommage au grand poète et éditeur de la Beat Generation Lawrence Ferlinghetti, décédé le 22 février 2021 à l’âge de 101 ans, écrit par le poète et éditeur David Giannoni qui l’a connu et publié dès 2004 chez maëlstrÖm (avec notamment ce livre qui devrait être dans toutes nos poches pour éclairer nos chemins : Poésie Art de l’Insurrection – traduit de l’américain par Marianne Costa -, éd. maelstrÖm reEvolution, 2012). – Carl Norac

 

Lorenzo

 

Il y a de ces regards qui ne s’oublient pas

Le tien était de ce bleu de la mer

Phare qui incendie l’aurore

Qui transperce sonde et accueille à la fois

Bodhisattva

Voilà le mot qui surgit en moi

Lors de nos échanges en silence

 

Souvenir de ta main sur ce verre de bière belge

À Florence chez notre commun ami

Grand frère d’âme pour moi

Fils d’adoption pour toi

Qui nous avait liés

Les vrais amis comme le bon vin

Cela se partage

En sa ville il avait créé

La sœur jumelle de la tienne à Frisco

Librairie et édition pour porter loin

La voix des poètes

Beat beat beat Hourra !

Pour éclairer de Lumières l’antre de la bête

Howl crie encore

Et Allen, Neal, Gary, Gregory, John, Jack, Amir, Anne, Diane, Nancy…

 

Comment se fait-il que ton verbe ne séduise plus France ?

Te demandai-je sur le chemin de cette pizzeria génoise

Quelques heures à peine

Après avoir lâché sur la ville blessée

50 et mille poèmes dans les airs

 

Je me le demande aussi

Fut ta première réponse

Puis se bâtit en trois tours de paroles

Le plus beau des contrats

Pour que ta poésie de nouveau s’envole dans cette langue de Prévert

Que tu aimais tant

Langue de ta mère

Comme ton prénom

Que tu signais dans tes mails

Dans l’italien de ton père

Lorenzo

Le même que celui du mien

 

Puis le voyage

Puis ce restaurant où nous demandions

Au moment de la note

Au gentil garçon

Qu’est-ce que la poésie pour toi ?

Et lui de répondre

Sérieux et profond :

C’est l’une des choses les plus importantes dans la vie

 

Puis l’océan et tout un continent

À nous séparer entre nos rencontres

Et la poésie les livres l’inéluctable action

À nous rapprocher

Ainsi que cette autre voix

Cette femme longue et belle

À translater de ta bouche à la sienne

Ce que tu veux réellement nous dire

Sans te l’expliquer

 

Les années nous menèrent au seuil du siècle

Tu le franchis avec joie et détachement à la fois

Tous autour de toi à fêter

Et loin en Europe

Et partout à crier tes mots

À honorer le Little boy que tu demeurais

 

Après 100

101

Et…

 

Le Verseau ne se mue pas en Poisson

Pas en bélier

Cette année

 

101

 

Chiffre âge destinée

Miroir

 

1

0

1

 

Tu passes la frontière

Comme le poème que ta vie ici

Trace encore en nous

 

Cela est immortel

 

Héros devenu mythe

En un éclair instant

 

Nous t’entendons encore en te disant

Tu parles à travers les flammes de l’Insurrection permanente

 

Speak out

Prenez la parole

Telle était ton incantation

 

La voici cette parole

Distance la plus courte entre nous

 

Cette voix elle dit…

 

La poésie c’est une vision brillante qui s’assombrit, une vision assombrie qui s’illumine.

Un poème devrait s’élever dans l’extase, quelque part entre parole et chant.

Un vrai poème peut créer un calme divin dans le monde.

La poésie existe parce que certains tentent de mettre les fleurs en prison.

La poésie ne vaut rien et par conséquent elle n’a pas de prix.

La poésie est le parfum de la résistance.

Poésie : le sous-vêtement de l’âme.

Tout enfant qui peut capturer une luciole possède la poésie.

Aliette Griz : « Pour Gaëlle »

Pour Gaëlle

 

La vie traverse Gaëlle et Gaëlle traverse la vie

Et c’est ainsi qu’il faut s’y faire

La vie donne à Gaëlle

Une aura qui persiste

Jeune mère et femme de défis

Relevés d’un sourire

Camerounaise et belge

Gaëlle traverse la vie avec l’aisance de celles

Pour qui la retenue

Est un élan

Quiconque côtoie Gaëlle sait qu’elle

Apporte sa lumière sans effort

et chacune, chacun

Se demande pourquoi la vie n’a pas continué

La vie traverse Gaëlle et oublie qu’il faut du temps

Pour faire sa vie pleinement

La vie étourdit et Gaëlle sourit

La vie traverse Gaëlle et rien n’explique pourquoi

La vie s’interrompt

Gaëlle traverse la vie et les mots disent qu’elle l’avait l’envie

L’envie de plus de vie

Les souvenirs sont là

La vie traverse Gaëlle et compte s’arrêter là

Personne ne sait pourquoi

Gaëlle traverse les épreuves si vite

Et Gaëlle donne la vie

Gaëlle malade et Gaëlle maman

Gaëlle a toujours envie de plus de vie

Gaëlle maman

Gaëlle au firmament

Personne ne sait pourquoi

Ce qui ne s’explique pas

Alors pour son enfant

Pour Gaëlle et l’homme qu’elle aime

Voici un poème pour dire au présent

Là où la vie traverse Gaëlle

Au présent qui la garde

Présence pour Saturne et son papa

Gaëlle traverse les souvenirs

Au présent

Elle sourit

À la vie qui traverse et c’est déjà fini

Le présent regroupe

C’est lui qui porte Gaëlle aujourd’hui

Le présent d’un souvenir avec elle

Des mots qui s’écrivent pour celle

Qui traverse nos manques de

Gaëlle au présent

La vie traverse Gaëlle et Gaëlle traverse la vie

Et c’est ainsi qu’il faut s’y faire

Rose-Marie François : « À mon petit des Antipodes » (Fr, De, Nl)

 

À mon Petit des Antipodes

 

Ô Toi si loin, si proche,

j’aurais tant voulu,

avant de partir,

te serrer contre moi,

entendre encore ta voix…

Qui te coupe la parole

au bout du fil ?

Déjà j’enfile mon linceul.

Je prononce ton nom.

Mais aucun son ne sort

de mon respirateur.

La rose à mon chevet

fleurit incognita,

personne ne la verra,

elle se fane, elle se couche

sur mon cœur

qui va cesser de battre.

Toi, va ton chemin !

N’oublie jamais de rire !

N’oublie jamais de vivre !

Je t’embrasse une dernière fois.

Ta grand-mère qui t’aime.

Meinem Kleinen im fernen Ausland

 

O du, so weit, son nah,

wie gern hätte ich,

bevor ich verscheide,

dich so innig umarmt,

deine Stimme gehört…

Wer lässt dich am anderen Kabelende

plötzlich schweigen ?

Schon schlïpfe ich ins Leichentuch.

Ich nenne deinen Namen laut.

Aber kein Laut verlässt

den Respirator.

Die Rose auf dem Nachttischchen

blüht incognita,

niemand wird sie sehen,

schon legt sie sich verwelkt

aud mein Herz, das bald

das Klopfen verlernt.

Geh du deinen Weg !

Vergiss nie zu lachen !

Vergiss nie zu leben !

Lass dich zum allerletzten Male

noch umarmen von

deiner dich liebenden Oma.

Aan mijn kleine in ‘t verre buitenland

 

O jij, zo ver, zo dichtbij,

voordat ik overlijd,

zou ik je nog eens innig

hebben willen omhelzen en

je stem nog hebben willen horen…

Wie doet je plotseling zwijgen

aan het andere einde van de lijn ?

Reeds glijd ik in mijn lijkwade.

Ik noem je naam hardop.

Maar geen geluid komt uit

mijn respirator.

De roos op mijn nachtkastje

bloeit incognita,

niemand zal haar zien,

verwelkt al gaat ze liggen

op mijn hart, dat het kloppen

langzamerhand verleert.

Ga jij je gang maar !

Vergeet nooit te lachen !

Vergeet nooit te leven !

Laat je nog voor de allerlaatste keer

innig omhelzen door

je je liefhebbende Oma.

Traduction de l’auteure. 

Claude Donnay : « Du plus profond de l’Ardenne »

Pour Marie Louise Bastogne

 

Du plus profond de l’Ardenne,

là-bas

où les sapins défient l’hiver,

dans le ciel et dans le vent,

comme leurs grands frères canadiens,

là-bas

une voix parle de toi,

une voix se souvient de toi,

de ton sourire au matin d’un jour,

de ton sourire

même au plus noir des saisons.

 

Une voix dit ta patience,

ta chaleur,

cet élan de tout le corps

vers les têtes blondes, brunes ou rousses,

des enfants en fleurs, des enfants en pleurs.

Tu as tant donné et tant perdu,

répète la voix, là-bas,

au milieu des bois de l’Ardenne.

 

Du soleil plein la tête, tu as prié,

prié pour la vie, prié pour l’amour,

sans jamais baisser les bras,

sans jamais replier tes ailes d’oiseau libre.

Et tu as tant aimé,

les livres le savent,

ils le chantent aux fidèles de ta bibliothèque.

Cette femme, disent-ils, avait les mains de l’âme.

Qu’elle couse, cuisine ou brode,

son cœur battait au rythme des autres,

frères et sœurs du hasard,

amis de route et de rêve.

 

Du plus profond de l’Ardenne,

la voix du vent parle de toi,

quand ton regard courait sur le plateau

jusqu’aux sanglots de l’horizon.

Toi qu’il porte dans son souffle,

toi qui te glisses sur nos joues,

toi qui te pousses contre notre dos,

toi qui est là-bas,

dans la flamme tremblante d’une bougie,

toi qui nous dis dans la chaleur de cette flamme,

dans le jeu de sa lumière sur nos visages,

que rien ne s’arrête,

que la vie n’a d’autre limite que la vie,

que là-bas au fond du fond d’une Ardenne sans nuages,

d’une Ardenne au-delà des horizons,

ils sont tous présents, ton mari d’amour,

tes trois garçons chéris,

et ta maman, et tes sœurs,

avec leurs yeux pétillants et leurs bouches ensoleillées.

Ils sont tous là, tous !

 

C’est la voix qui le dit,

ta voix qui nous le dit,

rien ne se perd,

jamais,

rien ne sombre,

on se reverra,

c’est déjà demain, au détour d’un sapin

ou d’un chant d’oiseau

dans le matin d’un jour,

rien ne se perd, jamais,

on se retrouvera entre les arbres

d’une Ardenne aussi belle que la vie,

aussi grande que notre amour,

on se reverra dans l’Ardenne de ton cœur.

 

Claude Donnay  –  8 décembre 2020

Aurélien Dony : « Sur les tambours »

Pour Jean-Claude Crommelynck

 

Eh, copain, ami,

J’ai tourné retourné des vers

Dans un terreau de larmes

De mots convenus sur des airs d’église

Ecrit ligne à ligne des poèmes de départ

Mais merde quoi

Que ferais-tu vraiment

D’un poème de départ

Un poème-couronne pour fleurir ton absence

Pour évoquer tes jours comme jauniraient tes livres

Souligner le silence qui se colle à tes pas

Pleurer sur ton blouson la cigarette absente

S’apitoyer enfin sur ta voix qui s’est tue

Allez

J’entends ton rire gonfler le vent

Eh, camarade, ami, je ne veux pas ne veux pas non

Ecrire des vers comme on regrette ou comme on pleure

Des vers comme il pleut sur les mots

Des vers comme ça quoi sérieusement

T’en aurais fait

Bois pour le feu

Le cœur serré tous tes copains

Battent tambour pour ton départ

Tous les copains, les camarades,

Chopent tes vers comme des parpaings

Tous tes copains, tes camarades,

Se tiennent droit.e.s sur le pavé

Et font putain monter un chant

À creuser des trous de lumière

À même les collines du Néant

Ecoute un peu putain leur voix

Ecoute un peu comme c’est la tienne

Ecoute un peu ça qui vrombit

Qui grouille pour te donner racines

Pour te faire arbre parmi les arbres

Pour te porter comme un fanal

Ecoute un peu sûr que leurs vers

Se parfument pas à l’hémistiche

À la césure, à la rimes riches,

À la charogne d’un sonnet,

On bat tambour, on gueule j’te dis

On gueule tes mots comme tu tenais

Tête à la mort,

Tête à l’immensité du vide

Tête aux refrains des plaines mornes

Tête à la fatigue édentée

Tête aux logiques mercantiles

Tête à tout quand tout méprise

Arrache, insulte, profane, écrase

Tête à ce qui

N’est pas lumière

Tête, tête, tête, tenir tête

Tête, tête, tête, tenir

Eh, copain, camarade

Tu nous auras appris

Qu’on peut tenir, putain

Tenir

Et là

Tu vois

Si nous tenons

Malgré le choc

Malgré l’ébranlement certain

Qu’a provoqué ta volte-face

Si nous tenons

Pour peu qu’on tienne

C’est qu’aujourd’hui

On prend exemple

Ceejay

Sur tes racines

On se plante profond

On s’enracine

Puis quoi on fait bouger nos branches

Pour un salut à la hauteur

Des cimes où t’as posé ta voix

Carl Norac : « Pour Mawda »

POUR MAWDA

 

On a dit qu’elle est tombée de la voiture.

On a dit qu’on n’avait pas tiré.

Mais la courte flamme a bien fusé

sous le toit de la sirène vrombissante.

Alors, on a dit qu’on visait un pneu,

pas cette joue d’enfant transpercée,

mais ce pneu qui aurait envoyé

le monde valdinguer.

On a dit, on a médit, on a redit.

On dit souvent tant de choses.

 

Son nom était chantant, beaucoup de a

et deux w pour adoucir : Zaak-Mawda Shawri.

Pour elle, son pays avait le bruit

d’un papier que l’on déchire.

Deux ans de vie, ballottée aux frontières,

épelant Angleterre comme un bout de prière,

suivant les marchands de misère,

elle attendait ce calme, vous savez bien:

le silence qui vient sans qu’un cri ne l’annonce.

Qu’a-t-elle pu comprendre ensuite

de la folle poursuite, des hurlements, puis rien ?

 

Mawda est morte face aux plaines de mon enfance,

grisées de vert, aux pâturages sans âge,

rues brisées qui courent vers les bruyères,

où le temps passe seulement quand il y pense,

où le vent converse d’abandon avec un sapin, un saule

ou avec quelque ruminant posé ici de toute éternité.

De ce paysage jamais flamboyant

mais que rien ne rompt ou ne fend,

elle n’aperçut que le soir le plus rouge.

 

Quitter un pays qui se déchire comme une page

pour mourir à cause du seul papier qu’on n’a pas.

On dit souvent tant de choses.

Trop de choses. Mais les mots manquent parfois.

 

 17 mai 2018, sur l’E42, près de Maisières,

un procès pour entendre une vérité

à Mons le 23 et 24 novembre 2020

Manza : « Mon monument, échos d’héritage »

à ma mère, Bentaleb Fadila 04.11.20 

Repose en paix ma Reine. 

 

Enfance vers une errance,

sécheresse historique, terres arides,

besoin de délivrances,

parcourir des centaines de kilomètres,

quitter son village natal pour survivre

ou refuser de disparaître,

rassemblements de familles entières

vers l’inconnu d’une ville

où la vie nous deviendrait un peu plus tranquille,

à pieds de Al Houceima à Tétouan,

faire en sorte que continue l’héritage du sang,

laisser derrière soi nos souvenirs de laboureurs,

trouver un coin de paix

où, après les périples, un peu de repos, un peu de bonheur

mais on a rien sans rien alors les bas, on les prend comme des âmes sœurs,

sans courber l’échine

car on a été éduqué dans le code de l’honneur

 

Nos mères et pères tantôt unis, tantôt divisés, sales histoires de biens,

de dettes et de « qui va t’épouser ? »

Plus rien à laver, le linge sale, c’est l’infamie !

Querelles ancestrales,

mutilant toute une famille,

jusqu’à aujourd’hui ruminer sa rancœur,

se sentir abusé, trop souvent trahi comme humilié

et à part un marabout plus personne pour communiquer,

traverser les enfers des mensonges,  le cœur scié à en chier,

quand un père fait tous les choix même de toujours tout décider,

même dans le mauvais, tire les ficelles,

nous livrant à destins de polichinelles!

Eduquer dans les traditions berbères,

à la guerre comme à la guerre!

 

La paix? On ne la trouvera qu’une fois poussières…

Reste pour s’évader: le souvenir des berceuses « Lala Bouya »

de nos mères, entendre l’appel à la prière

résonner dans le silence de nos galères

mais la famille c’est la famille,

on pardonne même si on n’oublie pas,

parce que rifains, nous sommes, au Rif, on reviendra…

si on s’en va c’est pour mieux y revenir

dans la peine ou dans la joie

comme le soleil au ciel, on lui appartiendra…

Fin

Pascale Toussaint : « À Evelyne »

À Evelyne

Roses de la vie blanches roses rouges

Roses de l’amour roses de la mort

Roses de la vie que tu n’as pas eu

Le temps de cueillir roses de l’amour

Tu les redoutais tu les espérais

Ces dates fleuries ces jours de bouquet

Où les autres toutes les autres femmes

Savent qu’on les aime et pourront aimer

La vie et l’amour roses de la vie

Roses de l’amour rouges blanches roses

Roses de la mort roses qu’on te jette

Toi qui as compté jusques à soixante

Soixante printemps ou soixante hivers

On jette sur toi nos regards moroses

Ta vie sans vie fut sans fleurs sans couleurs

On jette sur toi dans ce trou béant

Toi qu’on ne voit plus toi qui es partie

On jette des fleurs roses de la vie

Qui ne reverront jamais plus le ciel

On jette en ce trou des brassées de roses

Roses de la vie roses rouges blanches

Roses de la mort roses de l’amour

Perrine Estienne : « Simon »

Simon

 

Salut Simon,
De ton histoire, on m’a dit l’humour et l’amitié, la détresse et la maladresse aussi, le goût des
récits, du dessin…
De ta vie, on m’a raconté
Bali, rugby, Nigeria, manga

 

Manga… mot japonais signifiant esquisse malhabile, dessin au trait libre ;
Se lit autrement, se découvre par la fin.

 

Salut Simon,
De droite à gauche,
Libre de regarder ailleurs,
D’entraîner le rire, le toucher, la vie.

 

Tourne une page,
Avec incompréhension, tristesse.

 

Tourne encore, avec toi cette fois,
Trouve amour et réconfort,
Quel que soit le sens de lecture.

 

Philippe, Michel, Thomas, Julien et Joy
Raconte-nous Simon, et dis-leurs :

 

De droite à gauche, de haut en bas,
Entre texte et image,
Rappelle-nous à toi.

 

Salut Simon,
Salut… « sauvé », « heureux »
Et si fin pouvait aussi être début ?
Salut,
De joie et d’amour, dont tu proviens
Et au-delà,
Simon, salut.

À Simon, sa famille et ses proches.

Laurence Vielle et Carl Norac : « Où que le coeur se pose »

Pour Martine et en amitié avec Ludivine

 

Nous sommes à portée d’un souffle,

ce seul souffle qui nous sépare devient un monde.

Nous sommes à portée d’un battement,

ce battement, où que le cœur se pose,

en son absence soudaine devient un monde.

Mais j’étais à tes côtés, souffle et battement,

ciel dans la main, partage de chaleur.

Tu as franchi le seuil, j’étais là

comme tu le fus, toi qui vivais pour les autres.

La nuit ne sera jamais une couverture

pour celle qui la drape seulement,

par les mots, de transparence.

Sans pathos, ni ostentation,

nous voilà,

simplement, comme tu l’aimais :

être au cœur des choses,

avec cette façon d’être au jour

à la fois discrète et intense.

Avant de rejoindre la vague, tu as dit :

« J’ai fait tout ce que je voulais faire ».

Tu n’es plus là, mais nous sommes.

Au bout du souffle, du battement,

où que le cœur se pose.

Nous sommes à portée d’une main,

le ciel de ta main, ta main qui moissonnait,

pour toujours au cœur de la mienne

les enfants que tu aidais sont au bout de mes lèvres

et je contemple l’horizon pleine de ton regard

Nous regardons le monde

Je compte le temps qui file

le temps qui nous sépare qui s’égrène et se compte

le temps qui nous rapproche

car à l’horizon de la vague

nous sommes unies je le sais

tu es la fleur du bouquet de ce jour

et la lumière de ce ciel,

l’air très doux nous caresse.

Nous sommes à portée d’un souffle

ce seul souffle qui nous sépare devient un monde.

Et c’est le nôtre, maman, pour toujours notre monde,

offert au monde entier.

Tu es à mes côtés

souffle et battement, transparence,

ciel dans ma main, partage de chaleur.

Toi qui as tant donné,

ton don tant que je vis

ne cessera de croître.

Maman, merci.

Aliette Griz : « Tout jour là »

Pour les parents de F.

 

Chaque seconde, chaque souffle est une victoire

Qu’on ne mesure pas

Chaque clin d’œil

Un ange comète passe

S’achève la trajectoire

D’une vie légère

À porter

Une vie

Cachée dans l’éternité

La perfection d’un espoir

 

Qui décide qui peut vivre ?

Chacun.e donne tant de secondes

Chaque jour élastique

Charge pour des mois et des années

Chacun.e pressé.e de vivre

D’accumuler

 

Des étapes dans les bouches

Une naissance

Et l’amour possible

La vie prénommée

Aimer

Chacun des jours ensemble

Une unique aventure

 

Aimer

Toutes les secondes illimitées

Aimer celui qui vient

Aimer celui qui part

Et dans l’intervalle accordé

S’assurer

Qu’il ne sera pas oublié

 

Il y a des rencontres éphémères

Des vies à longue-vue

Des vies microscopes

Cadeaux trop vite disparus

Douleur trop vite apparue

Quelque chose d’inaudible

À dire

 

Chercher des mots

Les yeux fermés

Des mots pour embaumer

Une comète précieuse qu’il faut apprendre

À laisser repartir

Alors qu’elle venait juste

D’arriver.

Jacques Sojcher : « Hommage à Marcel Moreau »

Pour Hélène

 

Marcel, tu es le fils de Dionysos.

Tes livres emportent, comme dit Nietzsche,

« au-delà de tous les livres ».

Tu es soulevé, soûlé. L’instinct chez toi

est devenu rythme. C’est ta vocation.

Tu es voué aux mots qui dansent.

Ton Verbe libère de la grammaire,

de tous les bons usages.

Une respiration plus large ouvre ton corps

à une messe d’amour.

Tu célèbres le Sacre de la femme,

de l’infante roumaine,

de la reine de la nuit  de chair.

Tu affoles les sens,

tu ouvres le sens à l’insensé.

Tu dévores tout ce que tu vois,

entend, goûte, sent.

Tu fais de la vie une fête

pour nous pousser à quitter

tout ce qui rapetisse et dénature la nature.

Tu invites à une Cène,

où coulera le vin sans mesure.

Tu reçois tes amis, que tu régales d’une daube

que tu  as préparée toute  la journée.

Tu es un ogre doux.

J’entends ton rire à ces mots.

ta vois éraillée dans la fumée de ton cigarillo.

Demain,tu te lèveras de grand matin

pour écrire en escaladant la page

pour aller au – delà de toi.

C’est ta fruition ordinaire

( ce mot trouvé dans le vieux dictionnaire Furetière)

dont tu  as fait ta morale des épicentres.

Je t’ai rencontré un jour avec Julie ou la dissolution,

à la presque moitié se ma vie.

J’ai donné à ma fille ce prénom : Julie.

Tu es devenu son parrain

Toujours plus, tu vois, de ma famille.

Tu es le plus vivant des vivants.

Je t’aime.

Yves Namur : « Tombeau pour la unième nuit »


Un poème d’Yves Namur pour Salah Stétié, immense poète libanais d’expression française connu dans le monde entier et décédé à Paris le 19 mai 2020. Nous savions l’amitié d’Yves Namur pour ce poète et nous le remercions d’avoir accepté d’écrire ce magnifique Tombeau.

                                                                 

À la mémoire de Salah Stétié

 

I

Et je te vois :

Tu marches

Sur nos paupières, sur nos vies

 

Qui s’épuisent à compter les mots

Oubliés au fond du puits,

 

Sur la neige que tu avais semée

Avec le blé des amants effacés

 

Et même sur un nuage de roses

Que tes abeilles se disputent encore.

 

 

II

Je te vois,

Toi que l’ange à l’épée longue

Poursuit pour de nouvelles  fiançailles

 

Avec la fraîcheur et le temps

Insaisissable qui habite la rosée

 

Et les larmes d’un poème, celui

Qu’on écrit sous la lampe des tristesses.

 

Toi qui viens à ma rencontre

Parce qu’il te faut partir avec la robe

 

Ôtée de la colombe et tes mendiants

De pluie ou de perles amoureuses.

 

 

CODA


Tu me tends la main

 

‒ Comme tu le faisais sous le toit

Des dormants et des pleureuses

 

Penchées sur l’or et le silence ‒,

 

 

Et tu me dis :

Regarde, l’éternité

Est peut-être là qui marche sur nos mains

 

Ouvertes comme les livres

Et leurs infinies fabriques du bleu.

 

(22 mai 2020)

 

 

 

 

 

 

Philippe Leuckx : « Pour C. »

Écrit pour C., ce jeudi 14 mai.

 

Ton courage tu le portes

comme les mains soudées à ton guidon

sans jamais rompre

l’attention ni la vigilance

ni le cœur qui va

avec

Tu luttes chaque jour

pour un rien de patience

que tu offres

comme une fleur à la joie

des tiens

Tu te hisses haut

et tes mains joignent

le temps et l’amour

ce bonheur en partage

que vous vivez ainsi

sans en perdre une goutte

Parfois un peu de temps

perle aux lèvres

comme une sève de vie

qu’on protège du doigt

et qui conserve intacte

votre belle lumière d’

ensemble

Béatrice Renard : « D’une soeur à un frère… »

De P. à L.

 

Ô mon frère !

Haut, mon frère,

dans mon cœur en misère

 

Un azur noir et bas

S’abat sur moi

Tissé de cordes et soies

 

Ciel brodé de souvenirs

Je tire sur un fil et il pleut des sourires

Ma mémoire de sœur ne te laissera pas partir

 

Mon frère, tu ne vieilliras pas

Tu reviens déjà

Te voilà enfant, riant aux éclats

 

Et puis adolescent

Course à travers champs

Par-dessus les ornières, nez au vent

 

Devenu homme fier

Electrifié par la mer

Sur le pont, tout autour de la terre

 

Et à tes retours de voyage

Tatoué sur ton visage

De l’amour en haut-voltage

 

Mon frère, si loin, si près,

Tu aimais comme tu respirais

Aux petits soins, bonté sans filet

 

Sans cesse, tu allais et venais

Ton dos portait

Comme cent soleils, tes yeux riaient

 

Puis un virus minuscule, tout petit

Surgi au milieu des myosotis

Est venu te cueillir à Paris

 

C’est fini, tu ne respires plus

Toi, et des milliers de disparus

Tant de chagrins mis à nu

 

Mais au creux des malheurs

Bourgeonnent à toute heure

Des vers, des chants et des fleurs

Philippe Mathy : « Pour Béatrice H. »

Trop tôt, trop vite

nous voici dévastés de silence

le cœur en miettes

sans pouvoir les offrir

aux oiseaux de mai

 

Sans ta présence solaire

celle qui nous réchauffait

de gentillesse et d’attentions

enfants petits-enfants amis et amies

la lumière du jour

est aujourd’hui désemparée

 

Pour trouver ton visage

elle nous ferme les paupières

nous brûle

fouille notre mémoire

trouble les photographies

 

Les jours passeront

chacun prolongera

ses pas sur la route

ses courses

ses chutes parfois

 

Les jours passeront

transparents comme des larmes

nous y verrons encore ton visage

nous entendrons encore ton rire

que nous aimions tant

l’écho de tes pas sur la route

 

Ton énergie bienfaisante

continuera de nous nourrir

d’accompagner nos solitudes

de nous réchauffer encore

 

Pour B. H., 59 ans.

Laurence Vielle : « Valse pour ceux qui soignent »

Paroles et voix : Laurence Vielle

Musique et voix : Vincent Granger

 

LAURENCE

c’est une valse pour dire merci

à toi qui soignes qui accompagnes

porteur des êtres en déroute

merci à toi qui pour un temps

met de côté les êtres proches

pour te pencher sur les visages

des inconnus et les aimer

comme tu peux les soulager

 

refrain

c’est une valse pour ceux qui soignent

valse de ceux qui prennent soin

ceux qui caressent avec leurs yeux

ceux qui s’approchent avec leurs mains

 

des mains qui volent des mains qui touchent

des mains précises et des mains sève

des mains nervures des mains écorces

mains dernier lien des mains d’humain

 

LAURENCE

une valse pour toi oui

toi qui trimballes sans en mot dire

le grand vertige que tu traverses

visage masqué et coeur ouvert

cueilleuse de souffles en bout de course

héros d’un monde qui s’effiloche

tu tiens le fil de tant de vies

 

REFRAIN

c’est une valse pour ceux qui soignent

valse de ceux qui prennent soin

ceux qui caressent avec leurs yeux

ceux qui s’approchent avec leurs mots

 

mots qui rassurent et qui sourient

mots qui déplient mots qui expliquent

mots liens mots bleus mots mousse

mots bout de souffle des mots en douce

 

LAURENCE

c’est une valse valse oui valse

danse un peu danse danse

ce moment-ci il est pour toi

danse oui danse danse

danse les peines que tu avales

danse la joie d’être debout

danse l’effroi de tous ces jours

 

REFRAIN

c’est une valse pour ceux qui soignent

valse de ceux qui prennent soin

et qui ne comptent plus leur temps

pour donner tant et tant et tant

 

temps de soigner temps de laver

temps d’écouter temps de porter

temps de border de recueillir

temps de parler temps d’assoupir

 

LAURENCE

et demain quand tu marcheras

au macadam de nos cités

pour demander argent qui vaille

pour exercer en dignité

l’art de soigner

nous serons là pour t’épauler

avec slogans et banderoles

corps debout coeurs démasqués

merci

Caroline Lamarche : « Pour Xavier »

Pour Xavier, parti le 20 avril 2020.

 

Neige des hauts sommets

en voie d’effacement et qui

disparaîtra plus encore dans ce monde

perdu pour la neige, les grands bois, les chansons, tout ce qui

consolait Xavier dans le pays oublié

où la carte de son ciel, le chemin de ses songes,

l’avaient, à douleur, entraîné.

 

Neige des ermites, des purs esprits,

neige aux cristaux mathématiques,

manteau jeté sur l’arithmétique du vide,

toi que nous voyons fondre, neige qui, peut-être,

aspirais à ce départ sans retour.

 

Neige que nous n’avons pu protéger

de la montée du brouillard sombre

qui nous sépare des joies de l’enfance

et du royaume de l’aigle

toujours seul là-haut

avec son cri.

 

Neige, chiffre d’un hiver intraitable

dont nous craignions et adorions la dureté,

le dessin du noir sur le blanc,

le dessin du rien sur le tout.

 

Sois anachronique, neige, reviens !

Rends-nous nos randonnées joueuses

l’humour piquant des grands froids

et te toucher comme récompense.

Accompagne de ta douceur infinie,

en ce printemps cousu de vide,

Xavier, notre frère.

 

Afin que nous qui, malgré notre présence,

n’avons pu bondir là où le courage

agirait comme une flèche qui protège, aide et sauve,

nous acceptions que Xavier devienne

le passeur majestueux et grave,

qui nous mènera vers l’autre rive.

 

Carl Norac : « Lettre vive à Marcel Moreau »

Marcel Moreau fut de ces immenses écrivains qu’on ne pourra jamais résumer en une phrase ou même un long discours. Alors qu’il mourut du plus médiatique virus du siècle au début de ce mois d’avril 2020, on parla trop peu de la perte de son paysage en notre pays, qu’il soit France, Belgique, ailleurs. Voici une lettre qui se voudrait pour lui, au-delà des funérailles, comme un bouquet de fleurs.

 

 

Cher Marcel,

notre maison vacille depuis si longtemps

que nous la portons par le souffle, tu le sais,

les poètes ne respirent pas mieux que les autres,

ils ont dans la voix des cailloux, des embruns et du lierre,

mais ils soufflent sans rien éventer, ils soufflent,

non pas parce qu’ils connaissent du vent

une certaine façon de s’enfuir de son seuil,

non plus pour prétendre à l’envol sous un ricanement de mouettes

ou de passants, ni même pour chasser les nuages,

précisément, les poètes soufflent parce que la maison vacille.

La tienne était toujours ouverte, rouge, avec vin, viande, rires,

tu m’enseignais, avec un dictionnaire criblé de balles,

comment tuer ce que tu appelas

( dès la première lettre que tu m’envoyas )

« les poisons de l’ordre ».

Parmi les plombs, nous y cherchâmes un jour le mot « candeur »,

son sens caché, plus sulfureux que blanchi d’habitudes.

Tu semblais fumer par la barbe parfois, avec une moue si particulière

quand tu réfléchissais, telle une ponctuation dans l’espace.

Tu tirais souvent la langue entre deux phrases,

très brièvement, pas pour serpenter aux alentours des lèvres,

ni pour être cracheur d’encre en excuse de salive.

Brin de tabac, en certains cas,

mais bien plus, incandescente, moins invisible soudain,

la phrase sur le point de jaillir, la voilà

avec sa poudre de sens, sa chair de voix, ses copeaux encore.

Puis venait ton sourire pointu qui avait des façons de caresse.

Tu plongeais tes mains dans le langage

comme d’autres en la terre, dans une ruche,

dans le charbon ou les entrailles.

Mais avec toi, sur le papier ou la page des jours,

chaque silence avait aussi la volupté d’être brisé.

Tu savais ces façons d’arpenteur, d’équilibriste,

tu dirigeais un orchestre de saveurs, de senteurs,

pétales et épines parlaient de même tige,

et au plus noir luisaient effleurements, effloraisons plus qu’oraisons.

Moi, pourtant si large d’épaules, j’avais peine à être un peu ogre en ta présence.

Cependant, ton cœur sur la main, saignant comme il se doit,

était ce morceau de choix qui fait la grande littérature,

nerfs, tendons de lignes, battements et bien au-dessus, l’élévation.

Trois jours, deux nuits entières à Quimper, folle équipée, je me souviens,

nous avons refait le monde qui nous tournait le dos.

Et puis il y eut nos terrils où, en pensée, nous retournions souvent,

ces feux follets de jeux d’enfants sous les déchets de houille

en notre Borinage, ce noir de feu propice aux créatures, aux monstres les plus familiers.

Mon deuxième prénom est Marcel, personne ne le sait, sauf toi,

en honneur de mon grand-père,

mort d’une silicose, quelques années après ton arrivée

en nos paysages contrariés.

Nous parlions aussi de Duchamp, ce Marcel 1er , loin des Ubus qui nous gouvernent.

Ton rire revenait alors, ou ta colère, les deux gourmands de ne pas s’expliquer.

Balançant le souffle encore, tu savais sous quel angle,

vers quelle faille notre maison vacille,

toujours ton souffle était là, tel un volcan caché ou un secret de famille,

tu disais presqu’avec douleur que tu t’endormais avec le début d’une phrase,

puis que, maladie, l’autre rame de ce curieux transport t’attendait

à l’orée, à l’aube, te bousculait, jusqu’au point,

au premier chuchotement de la lumière ou de l’ombre.

Aujourd’hui, je t’écris avec mes lèvres cette missive,

je m’adresse à toi malgré ce foutu défaut dans l’air, mal nommé,

cette moins que rature qui t’enleva le souffle, la vie. Ce rapt.

La mort, pourtant, tu la laissais parfois souquer ferme,

tu en traduisais une écume, à distance.

Lorsqu’elle prétendait sortir de son suspens, faire route ou cible,

tu lui donnais le change, tu rapiéçais tes voiles, puis basta,

tu mangeais sur son dos la poignée de terre qu’elle te destinait

pour y semer des fleurs imprévisibles.

Sache que tes livres s’encrent vivants

chaque fois qu’on s’en empare.

Tout sauf suaire, ils sont carnes pour les yeux,

visages à l’espoir virulent.

Ils pactisent de beauté avec un infini de contrebande

en compagnie de femmes aimées, d’un ciel bien remué

comme les derniers dés dans une paume.

On y devine même cette maison dont nous parlions,

cette demeure qui vacille depuis si longtemps,

et ce matin, par le souffle de tes mots,

c’est encore toi qui la réinventes.

Lisette Lombé : « Cher J. »

Cher J.,

Il y en a du monde autour de toi, aujourd’hui !

D’abord tous ceux et toutes celles que tu viens de rejoindre et qui t’attendaient, bras ouverts, sur l’autre rive. Et puis, tous ceux et toutes celles qui restent de ce côté-ci, endeuillés, comme ta fille A.

Quel contraste entre la douceur de ces retrouvailles là-bas et la douleur de ta perte, ici !

Quel contraste entre la chaleur de ces bras-là et les distances insupportables imposées aux vivants depuis quelques semaines !

C’est pourtant la même tablée, la même tribu, la même respiration familiale, les mêmes racines…

Que les plus jeunes qui se demandent combien de fois un homme peut tomber et se relever dans une même vie, pensent très fort à toi !

Que les plus jeunes qui se demandent combien d’enfants et de petits-enfants un homme peut perdre sans devenir un mort-vivant, pensent très fort à toi !

Que les plus jeunes qui se demandent combien de temps un homme peut survivre à une épouse ayant quitté ce plan-ci de l’existence, pensent très fort à toi aussi!

Qu’ils gardent en mémoire l’amoureux de la terre, le fils d’agriculteur, l’arpenteur de petits et grands chemins.

Qu’ils gardent en mémoire le patriarche, le phare pour ses neufs enfants, le courageux ouvrier agricole, le J. B. debout et robuste.

Qu’ils effacent les 87 ans, qu’ils effacent les murs de la maison de repos, qu’ils effacent le mot confinement !

Qu’ils se convainquent que l’on peut jardiner sans jardin !

Qu’ils se convainquent que l’on ne meurt jamais seul lorsque nos proches sont les hôtes les plus précieux de notre cœur !

Et qu’ils murmurent en choeur « merci, merci » avec la même sincérité que toi, J., lorsque tu répétais « merci, merci ».