Lettre à Bruxelles

Bruxelles aux tavernes qui brillent dans les jours courts
d’hiver phares d’une grande mer tu viens t’y réchauffer
Bruxelles la joyeuse multilingue Bruxelles tu dis coeke
chouke manneke dikkenek et fritkot Bruxelles où se
démènent ceux qui abritent les héros bafoués des grandes
traversées Bruxelles où des poèmes apparaissent sur les
pavés seulement aux jours pluvieux Bruxelles mon coeur
en miettes au bord des rails je marche à grandes jambes
je t’arpente prends-moi dans tes plis caresse-moi sous ton
ciel bas enivre-moi ville basse enfouie dans tes entrailles
soubassements secrets au palais de Justice gigantesque
gâteau schieve architecte sans plan pour l’avenir tous les
sans-papiers peuvent s’y abriter Bruxelles aux vélos sans
pistes aux embout’ emmène-moi dans ton sac à main
Bruxelles aux mouettes qui reviennent l’hiver étirent la mer
à tire d’ailes embruns du nord et vagues à l’âme Bruxelles
aux arbres qu’on fauche aux espaces verts en disparition
aux doucheflux Bruxelles qui tient encore ajustées les
pièces d’un puzzle chiffonné entre les doigts des ministres
voraces Bruxelles du roi de la reine des princes des
princillons Bruxelles des perruches flèches vertes Bruxelles
où nos peaux cibles dansent tous les possibles Bruxelles
où les semelles des étrangers amènent semences fraîches
pour réveiller les visages endormis ville d’eau aux canaux
emmurés langues de bois si la Belgique disparaissait il
resterait encore Brussel aux langues en feu et en ardeurs
l’eau est pour tous mon ami mijn vriend my friend viens
t’abreuver Bruxelles des tramways souterrains des baleines
jaunes disparues Bruxelles aux neuf sphères aux héros de bd
qui escaladent les murs Bruxelles aux choux qui poussent
encore porte de Hal aux chercheurs de trésors entre les
pavés de la place du Jeu de Balle au Greenwich effacé les
échiquiers tu les trouves de quatorze à vingt-trois heures aux
halles Saint-Géry Bruxelles aux belladones du quartier des
Tanneurs Bruxelles aux cafés suspendus Bruxelles la fêlée
la trouée Brussel en travaux la sans-tunnels aux milliers de
sentinelles trop is te veel Bruxelles XXL Brussel XXSmall
tu fais un pas tu es au Maroc un pas encore au Matongué
un autre pas marché chinois un pas plus loin tu es au port
passe la Senne Bruxelles des zinneke de toutes les parades
hart boven hard le monde entier y passe aux passoires de
l’Europe Bruxelles des technocrates Bruxelles aux boutiques
à poèmes aux nuits trouées de jour aux jours troués de nuit
les pipes ne sont pas des pipes le ciel vole dans les oiseaux
Bruxelles où passent Cliff Rimbaud Verlaine foire du midi
un coup de révolver trous de balles fritkots et smoutebollen
s’emballent t’as pas cent balles ? Bruxelles des néons roses et
mon amour y passe pour toujours Bruxelles des trains des
train-train quotidiens troupeaux des travailleurs européens
Bruxelles faut la peindre faut la chanter la danser la dorloter
la rafistoler la reverdir des grands jardins potagers à chaque
déclaration obsolète d’un politique on fait pousser un arbre
la ville est une forêt pour fleurir tes poumons je te le dis allez
Brussel aux avions qui passent sans crier gare Brussel contre
vents et marées avec vents et marées Bruxelles de toutes
les guiboles ville des marcheurs des arpenteurs Bruxelles
graffes-y tes rêves de ville à foison c’est à toi c’est pour toi
ton chant ta voix ton souffle tes pas façonnent Bruxelles
terre libre je te déclare ville libre ah non peut-être ? ville
des poètes ville des visages à découvert des coeurs ouverts
des passants qui battent le pavé faut pas rester enfermé
c’est mauvais pour les yeux Brussel c’est une page blanche
encore et tu l’écris cette page est pour toi Bruxelles je t’aime