LE GOÛT DE TRAVERSER
à Caroline Pauwels et Marie-Hélène Caroff
Sur le fleuve, sur les canaux, nous n’avons
nulle autre frontière que la brume.
Devant, il n’y a que des ponts
qui relient ces gens que l’on voit
traverser et dont certains parfois,
étrangement à nos yeux,
rêvent seulement de murs.
Bien sûr, voilà l’écluse, cet ascenseur
au vieux refrain qui suinte,
où les oiseaux jacassent,
le temps de regarder un paysage
moins mouvant, de célébrer
le crépuscule ou le point du jour
qui, aujourd’hui, se rêve en virgule.
« Nulle frontière ! », nous sommes-nous
répétés sur la péniche, « Pas même de la langue ».
Car, soudain, on vous hèle de la rive,
on comprend ou on ne comprend pas,
sinon que le geste se ressemble,
simple principe de la main ouverte
au lointain le plus proche.
Si des régions existent à bon droit
et que les cartes qui nous guident
nous le rappellent, nous vivons
également ici, voyageuses, voyageurs,
dans cette volupté de la lenteur
où nous aimons les traverser
aussi libres que la ligne d’eau
et sans écouter les leçons de tous bords.
Sur le fleuve, sur les canaux,
nous n’aurons encore
nulle autre frontière que la brume.



Le 21 mars, à l’occasion de la Journée mondiale de la Poésie, les partenaires du projet Poète National annonceront officiellement que le poète néerlandophone Mustafa Kör sera le prochain Poète National et qu’il entrera en fonction en janvier 2022.
Les fameuses lignes « Arrêtez-vous et pleurons au souvenir d’un être aimé et d’un campement, aux confins de la dune, entre Dakhoul, Hawmal », sont du poète arabe Imrou oul Qaïs. Mort en 540 après J.-C., Imrou oul Qaïs a passé sa courte vie de prince à louvoyer entre la poésie et les affaires d’État. Or les poètes arabes qui n’étaient pas nés princes dans le désert étaient non moins respectés de tous, voire consultés par le roi lorsqu’il avait besoin de conseils. Leur réputation provenait des interminables récitations vespérales autour des feux de camp. Depuis toujours, la poésie était considérée comme l’archive des moeurs, des coutumes, de la langue et de l’histoire de la communauté*2. La charge bisannuelle du Poète National ne requiert pas, bien sûr, du poète qu’il rende conseil au roi et aux politiciens. Dans un pays où, pendant des décennies, les crises communautaires se succèdent et sont fabriquées pour détourner l’attention d’autres abus, le Poète National n’a pas une seconde à perdre, à la différence des politiciens.