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Jean-Louis Crousse

In memoriam

 

Dors mon âme            dors

et ne crains

Tombe l’entrave

Cèdent les liens

La nuit

s’achève          Le jour

Survient

Jean Loubry

Puisque…

 

Puisque pas de mains

Au front de qui part

 

Puisque pas de signe

Pour affronter l’adieu

 

Puisque chacun seul

Face à la mort qui vient

 

Que le drap soit caresse

Par les mots du poème

 

Que le vent soit paroles

Portées par qui les pensent

 

Que le chant chante loin

Par sa musique absente

Le portement des corps

Dans un écrin d’amour

Paul Mathieu

Assis au seuil du seul dans la nuit qui s’allonge à pas de renard & à pas de loutre avec son champ désormais en friche & l’établi désert voilà le marcheur qui s’en va retrouver quoi ?

À la sortie du chemin où il a avancé comme il a pu le vacarme du désir sourd encore au creux des puits dans l’obscurité soudaine où l’on entend cahin-caha murmurer son histoire

Éblouis par l’hésitation permanente du soleil on invente alors déployées dans le vent & dans le vert quelques herbes tremblantes ramenées de toutes les prairies de rencontre

Comme dans un songe on dit « Nous sommes » & l’on affirme avoir été pour garder un peu de lumière au-delà de l’horizon malgré la pluie qui vient & qui est venue

Deux ou trois frêles phrases de funambule qui s’élancent vacillantes au-dessus du vide & qui portent l’humanité sur leur maigre poitrine

Manza

Il y a ceux qui partent trop tôt

Ceux qu’on regrette trop tard

Emportés par les maux

À leur chevet,

ma plume leur dépose des bouquets

de mots,

des échos

De nos chœurs d’amour

Des absences amères

Des allées sans retour

La maladie joue des tours

La mort s’empare de nos nuits

Elle nous confine aux confins de l’ennui

À nos disparus

Partis sans dire aurevoirs

Trop tard pour les pleurer

Des bruits de trépas dans le couloir

Des photos qui collent à nos mémoires

De traces de souvenirs dans le miroir

Des ailes d’ange les ont portés vers un autre part

De là où on ne revient pas

De là où quand quelqu’un y va

Les proches n’en reviennent pas

De ce vide qu’il laissera…

Le corona a pris des milliers de vie

Mais la solidarité, jamais ne plie

Pour les défunts, l’enfant prie

Le personnel soignant veille sans répit

Tandis que le poète écrit

Des lignes de soutien à toutes les familles

Pour que jamais, on ne les oublie

Pour que jamais, on perd l’espoir de vue

Ce qui tue, nous rendra que plus vivants

Plus bienveillants, soucieux des vrais engagements

Unis pour se souvenir, pour se sourire

Pour se soutenir

Planter nos coeurs et nos pensées comme des drapeaux de beaux soupirs

Brandir l’amour à nos absents

Qui nous manqueront éternellement

La vérité dans le regard des enfants

Nos petits mots, des petits pansements

On se retrouvera, une question de temps,

on est juste de simples passants…

 

Manza 199

Philippe Leuckx : « Prières, poèmes »

1

Tu pars sans nous

en ce printemps si froid

tes yeux n’ont pas eu

le temps de revoir

les roses de humer

dans les soirs

le parfum les lilas

Tu traverseras le pont

et nous serons là

à t’attendre

avec l’amour qui rend

l’absence moins redoutée

Tu pars vers l’inconnu

de nos vies

 

 

2

Il y a le ciel

au-dessus des parterres

et nos mains

qui rameutent

ces sanglots et ces peurs

tu n’es pas seul(e)

tu viens à nous

quand le souvenir

bat le rappel

des offrandes

que furent tes jours

tout aura été si vite

et le coeur a du mal

à retrouver son port.

Gioia Kayaga : « Turi Kumwe (On est ensemble) »

 

En Kirundi, pour se dire au revoir,

quand on quitte quelqu’un,

un ami ou un membre de la famille,

on peut se dire « Turi kumwé ».

Ça signifie « on est ensemble » :

malgré l’éloignement physique,

on est unis par des forces invisibles ;

on reste connectés.

 

« Turi kumwé », pour dire :

les liens qui nous tissent sont solides et sincères,

ils ne craignent pas les kilomètres,

ne pourront jamais disparaître.

« Turi kumwé », pour dire :

les liens qui nous tissent sont le sang, la mémoire,

ils se déploient bien au-delà des étoiles du soir,

ils sont faits de tout ce qui filera toujours entre nos doigts.

« Turi kumwé »

Juste deux mots pour dire tout ça.

 

J’ai perdu des proches là-bas,

au Burundi, plusieurs fois :

mon grand-père, ma cousine…

je n’ai pas pu être présente aux funérailles.

Alors avec les autres, on se parle

puis on se dit au téléphone ou par message,

« Turi kumwé »

deux mots lancés comme une bouée de sauvetage.

On est ensemble :

ce soir, moi non plus, je ne dors pas

à distance, je te serre fort dans mes bras.

On est ensemble :

notre douleur en partage

à distance, je sèche les larmes sur ton visage.

« Turi kumwé »

Je te garde avec moi.

Tu me gardes avec toi.

Juste deux mots pour dire tout ça.

 

J’espère que vous me pardonnerez de vous parler de moi,

plutôt que de Dieu, du ciel,

de la folie de ce moment précis

et de l’abîme de votre chagrin.

J’ai une seule règle en poésie :

être sincère,

parler uniquement

de que de ce que je connais bien.

Et je ne sais rien du destin,

je ne sais rien de votre peine,

rien de celui.celle que vous pleurez ;

je ne sais rien de son chemin,

de qui il a été

ni de combien votre cœur saigne

de le voir s’en aller.

Je sais seulement l’impuissance,

la solitude, l’éloignement, le silence

quand on ne peut ni dire au revoir à celui qui s’en va,

ni embrasser ceux qui restent.

Je connais ce poids qui leste,

qui rend lourd et acide l’estomac.

 

« Turi kumwé »

Je veux juste vous écrire, vous dire :

je suis avec vous, aujourd’hui.

A travers le temps et le monde,

à chaque naissance, chaque perte, chaque seconde ;

nous sommes ensemble

dans notre humanité ;

nous partageons l’expérience,

l’épreuve commune de l’humilité.

 

Je suis avec vous, aujourd’hui,

et nous sommes des milliers,

dans les villes, les campagnes :

des milliers de cœurs qui vous accompagnent…

Des cœurs abstraits.

Physiquement, vous êtes seul.e.s

dans cette tempête.

Seul.e.s sur le seuil,

seul.e.s face au deuil universel

des exilés, des prisonniers

seul.e face au deuil intemporel

des réfugiés, des confinés.

 

Le deuil est une expérience personnelle

qui se réinvente à chaque perte.

 

Vous êtes seul.e.s sur le seuil,

et il faut apprendre :

apprendre à raviver les gestes,

les mémoires anciennes,

les rites des ancêtres

inscrits au creux de nos ADN ;

apprendre à inventer ses propres règles,

ses traditions nouvelles,

ses rituels collectifs et individuels

pour apaiser la peine.

Allumer une bougie

pour accompagner l’âme

regarder danser la flamme,

peut-être même danser avec elle.

Écrire des lettres sur papier :

écrire les mots qu’on n’a jamais dits,

les mots qu’on n’a pas dit assez souvent,

qu’on n’a pas dit assez fort,

les mots qu’on n’a pas dits une dernière fois.

Prendre un seul jour ou plusieurs mois,

écrire ces mots et, toujours,

les libérer en les lisant à haute voix.

Dresser un hôtel,

brûler l’encens

Accepter la tristesse,

sentir l’odeur,

entendre la voix

Accueillir les signes qu’il.elle nous envoie

Témoigner du supplice,

dénoncer l’injustice

Chanter en boucle cette chanson qui fait du bien

Habiter en paix avec son chagrin

Dessiner un portrait,

en chérissant chaque trait

Fabriquer des écrins

pour les images, les objets

Écrire une oraison vitale

Se rappeler que personne ne disparaît, jamais :

des âmes rejoignent la Lumière,

des âmes rejoignent l’Univers.

Les êtres qu’on aime deviennent des comètes,

deviennent des anges qui nous protègent.

Écrire un carnet avec les larmes et les sourires,

noter chaque détail, chaque souvenir

Rendre un hommage intime

Se reconnaître victime, ensemble.

 

Et partager.

 

Partager l’émotion avec l’autre,

avec les autres,

refuser de porter seul sa peine

comme on porterait une faute.

Trouver les mots pour partager les Adieux,

avec l’âme, plus qu’avec le corps.

Trouver le moyen d’être là, pour eux

d’être présent, pour ceux qui restent, encore,

encore un peu.

Être là, au-delà de la peur ambiante,

de l’incertitude, du confinement.

Être là, malgré l’éloignement,

Inventer ses propres « Turi Kumwé ».

Être là avec courage et créativité.

Être là et tout réinventer.

Veronika Mabardi

 

Tu n’es pas loin, non

Je sais que tu m’entends

Il n’y a plus de temps maintenant

Plus de peur

Plus de séparation

 

*

 

Je tisse des pensées vers toi, dans cet ici où tu es

 

Et tous tes petits gestes

Ton visage quand tu ne sais pas que je te regarde

Ton dos quand tu t’éloignes après avoir dit au revoir

Ce nuage qui passait dans tes yeux, sans explications

Tes mains sur la table

Ta voix

Les repas partagés

Les silences

La peau

Les mots que tu prononçais

Tout ce que tu n’as jamais dit

Tout ce que nous savons de toi

Tout est là maintenant

Je prends tout et j’avance

 

*

 

Et je te laisse aller

Avec tout ce qui est

Et la douleur aussi est là

Mais ne t’inquiète pas

Nous ne sommes pas seuls

 

*

 

Il y a eu cette lumière sur le mur – et un voile d’ombre

Et la lumière à nouveau

Tous les détails nous viennent de toi

 

*

 

Un oiseau s’est posé sur le trottoir – c’était toi

Un enfant a ri

Et maintenant j’égrène tout ce qui nous appartient

Je fais la liste des bénédictions

 

*

 

Et maintenant tu ouvres un espace inconnu

Et je suis curieuse

De cet avenir qui nous attend maintenant que tu es devenu autre

Non tu ne seras jamais très loin

 

*

 

Ce qui nous séparait n’existe plus maintenant

Il n’y a plus que nous

 

Et maintenant tu nous relies

Nous qui restons ici pour un moment encore

Tu es entre nous – un fil solide qui nous empêche de tomber

 

Et nous avancerons

Avec toi

Avec tout ce qui est

Avec la douleur parfois

Mais avec cette chaleur aussi

Cette chaleur sous les larmes quand nous nous souviendrons de toi

De toi et de nous avec toi

Nous avancerons avec les détails

Le temps n’a plus d’importance

Avec chaque moments – tout est là maintenant

Et ce sera précieux de t’avoir connu

 

Je te laisse aller – sois en paix

Nous resterons là encore un moment

Nous veillerons

Nous guetterons les signes

Nous t’évoquerons et cela te fera revenir

A quelques pas de nous

Ne t’inquiète pas

Nous ne sommes pas seuls

 

 

 

 

Corinne Hoex : « Le pays lointain »

 

Il n’y a plus rien à dire.

Te voilà à l’orée de cette forêt

que tu vas traverser.

Seulement écouter

le frottement léger de ton espadrille

dans le sous-bois feutré.

 

Tu fais signe au revoir.

Le vent dans les pins

t’emporte et tu danses,

danses avec le ciel,

danses avec la pie

au-dessus des nuages.

 

Tu fais signe au revoir.

Au revoir. Au revoir.

Tu bois l’horizon.

Tu bois la lumière.

À travers les branches,

le dard du soleil.

 

Tu fais signe au revoir.

Les oiseaux se taisent.

Couronnement muet.

Avalanche d’aiguilles.

 

Au revoir. Au revoir.

Le dard du soleil.

Parfum vert du vent

que le ciel emporte.

Pascal Leclercq

 

Reste la vie que j’avais cru si douce – et qui dans mon dos fourbissait ses armes. Reste la possibilité de partir, restent les devantures des magasins de luxe, devant lesquelles on reste pour rester. Reste le restant dû, qu’il faudra bien solder un jour ou l’autre, les amis qui resserrent les liens, qui ne lâchent rien mais qui restent impuissants, restent les mains, les pieds, les corps de nos enfants en devenir, restent les têtes bien faites, reste le souvenir des jours passés à s’étreindre, d’une peau qui frémit au premier soleil du matin, reste un son venu tout droit du désir de vivre, et le cœur qui s’emballe à la vue d’une nuque, ou de la silhouette aimée, restent les soirs passés à t’attendre la nuit, restent les nuits passées à t’attendre, restent les derniers jours, reste une envie aiguë, ou pas du tout aiguë, plus du tout affûtée, reste une faim qui s’aiguise en mangeant, restent les verres, les couverts, les assiettes et les tasses, reste tout ce qui reste et dont on ne veut pas, restent des torrents de colère et de tristesse, qui affluent alors qu’on ne les attend pas, reste le regret d’avoir regretté, le remord d’avoir remué, reste la déception de n’avoir pas été, reste ce qu’on veut oublier, ce qui ne se laisse pas oublier, alors que je reste avec toi, avec ce qu’il me reste de toi, alors que reste en moi ce qui de toi n’est plus.

Jean-Pierre Verheggen

 

Mort où est ta victoire ?

 

Oui ! Mort où est ta victoire ? C’est trop facile, ma vieille !

D’autant que tu ne fais pas dans la dentelle, n’est-ce pas ?

Tu y vas à la grosse louche Tu fais mouche de la moindre

toux suspecte ou d’une poussée de fièvre où te conduit

( il s’y entend, question fièvre de cheval!) ton complice,

ton postillon de service. Du plus jeune des innocents aux

plus paisibles pensionnaires de nos maisons de retraite,

c’est la même technique . De faux-cul ! D’hypocrites

qui font les gentils-gentils pour mieux nous « entuber »

Qui se présentent – avez-vous vu ça ? – sur nos écrans TV

stylisés sous l’aspect trompeur d’une pizza margherita

ou d’un petit quatre heures de tarte aux fruits pour écoliers

affamés, voire d’une couronne tressée de fleurs comme

en portaient les premières communiantes d’autrefois

Judas, cauteleux et patelins qui comme Ponce Pilate

vous en lavez les mains -peu recommandables quant

à elles ! – et laissez des familles entières, éplorées,

contraintes aux adieux silencieux, en nombre réduit,

tant proches qu’ amis, aux obsèques des plus chers

de vos chéris, sachez que s’il nous faut payer le prix

d’une victoire à « la Virus » nous hurlerons de joie

 

à l’annonce de votre défaite complète!