Le cinquième poème de Mustafa Kör

Le dernier Noir

 

Il faut du courage pour encore être un arbre

Même toi tu l’admettras

 

Ton destin a beau être devenu bourgeonnant chagrin

Tu caresses encore l’espoir d’une éclosion ancestrale

 

Le chant du cygne des noirs

Seul avec mon ombre qui s’allonge et s’amenuise

où jadis se réfugia un monde

de légionnaires et de jeunes vandales

 

Quel sera votre sort

entre montagnes de béton

sans oiseau ni loup

 

Je suis un vieil arbre

dont les jours sont comptés

Je tremble encore un instant

 

Avant de partir

je sème à tout vent mon courage

telle une prière sur la verte terre de Dieu

 

Mustafa Kör

Traduction : Katelijne De Vuyst, avec Danielle Losman et Pierre Geron

Le quatrième poème de Mustafa Kör

Femmes de la mine

 

Elles ont cédé aux puits

les plus profonds

leurs maris et leurs fils

 

Fouiller au cœur de l’obscurité

où gisent de préhistoriques colosses

Y descendre, c’est une chose

en ressortir sain et sauf, c’est autre chose

 

Appel ou chant des sirènes

Quelque chose les a ensorcelés

L’or de la terre reposerait là enclavé

dans la pierre et l’infinie poussière

Ils y taillaient leur pain noir pour finir

toussant saignant s’effritant

 

Mais un cœur de femme le sait bien

Pour celles qui ont donné la vie

rien n’est pire que d’attendre

 

Dans le monde ouvrier on accouche

des héros du pain quotidien car quelqu’un

doit braver l’obscurité et le danger

 

Entre des mains et des poumons meurtris

ils ramènent chez eux leur lumière

pour en inonder la table où l’on mange

 

Mustafa Kör

Traduction : Katelijne De Vuyst, avec Danielle Losman et Pierre Geron

Le troisième poème de Mustafa Kör

Peur du passage

 

Au revoir
Ceci est un adieu d’amertume
Un voyageur est bien obligé d’être en chemin
Sain et sauf
Allant et venant entre
Bien aimés
Une ville bourdonnante


Bonne. Route
Bon vent. Vers où ?
Ceci n’est pas un voyage, pas pour mon espèce
Spastique, mongole, sénile


Les obstacles, on les franchit lorsqu’ils se présentent
Qu’en est-il des dos d’âne ? Et des pieds de plomb ?


La quête quotidienne sur les rails et l’asphalte
Arbitraire rageur face auquel nul seigneur ne se lève
mais s’incline comme il se doit


Le calvaire du voyageur d’un jour
L’itinéraire des paralytiques et des aveugles


Je ne craindrai plus rien
si tout le monde s’énerve de notre attitude vis-à-vis
des infirmes et les arrêts dans les salles d’attente et les gares


Valides ou estropiés
Pourquoi partir, si d’office, nous nous échouerons ?
S’échouer. Se planter. S’enliser
Suffit de quelques pouces d’eau
Nous voulons la mer

 

Mustafa Kör

Traduction : Katelijne De Vuyst, avec Danielle Losman et Pierre Geron

Le deuxième poème de Mustafa Kör

Tombent les feuilles

 

Pour cet adieu prématuré
tout sonne faux
chant du coq, choeurs d’enfants, mon coeur battant

 

Tu avais une fenêtre
qui donnait sur les toits
et les champs d’un village de Flandre
par temps clair les crêtes de la capitale

 

Tu voulais exister
as pendu ton manteau dans un lieu lointain
inconnu de tous

 

Quelle importance alors
que règne la paix
ou que la récolte soit bonne

 

Souvenirs de
tout y porte le parfum d’une
chose fleurie avec l’automne dedans

 

Les chats des rues
la fille d’en face
chacun connaît ton nom
et l’histoire de ton cri devenu soupir
tu es ici
frère, ami, voisin, enfant de tous

 

Telle des feuilles tombées en mai
ton odeur descend sur villages et champs
prématurément

 

Mustafa Kör

Traduction: Pierre Geron en collaboration avec Katelijne De Vuyst et Danielle Losman

Le premier poème de Mustafa Kör

vers vous

 

levez la tête hors de cette heure sombre
bientôt notre voie sera libre et notre pas à nouveau léger
entretemps nous parcourons des lieux où nous revigorent
des pains épargnés d’autres bouches

 

à présent nous allons nous
offrir des mots sans les posséder
des mots vifs lestes qui nous
des pensées aérées éclairées qui vous
font ployer pour ouvrir avec des vers
encore plus droits plus baroques les coeurs
les pièces et les frontières où nous rêvassons jusqu’au moment où
le mortel se décompose et allant
vers vous adopte une voix lavée

 

levez la tête
monarques et suiveurs ne pèsent pas lourd

nous sommes déjà la terre vers laquelle nous partons
nous saurons domestiquer aussi cette nouvelle vie
car nous sommes des paysans patients
qui se récoltent sillon après sillon

 

 

Mustafa Kör

 

Traduction: Pierre Geron en collaboration avec Katelijne De Vuyst et Danielle Losman