Karel Logist

 

Comment se tenir là pour te dire au revoir ?

Comment apprivoiser

avec mes décoctions de larmes

le fauve du chagrin ?

On me dit d’échanger

ici et maintenant

le sourire au bord de tes paupières

pour un masque de cendres

de vivre désormais tout bonnement

– sous prétexte que tu n’es plus là –

comme si tu n’étais plus là

Quelle ironie d’avoir à te faire mes adieux

à toi qui détestais cela par-dessus tout !

Toi, tu aimais les jours, la joie et leurs couleurs

Tu nous en laisses à contrecoeur

le précieux héritage éphémère

Et si je me tiens là pour te dire au revoir

debout dans le silence

c’est pour te dire en face

ce que nous savons tous

que ce n’est pas la mort qui t’a pris mais la vie.

Jean D’Amérique : « nuit lacrymale »

au fond, un nuage retourne nos os, à convoquer silences, lueur sèche de la bouche, quelque nuit lacrymale, dirait-on, que nos façades mettront du temps à enfouir, comme si plus haut volait la rouille qu’une blessure avouée

le vide ronge nos élans, graffiti en mal de béton, nous voici pauvres d’enfance, boutique fermée on grimpe l’arbre à paix, tandis que l’onde achève nos feuilles, limite prise de secousses

et l’oiseau, pour musique infini bégaiement au bec

et l’oiseau vole bas, pour gosier cargaison d’ombres

et l’oiseau vient à voler bien trop bas, ailes nouées de poussière

Laurent Robert : « Consolation contre le temps »

Nous le connaissons dans nos morts

Cognés recognés d’inclémence

Le temps s’absente sans remords

Le temps sèche cœur et semence

 

Jusqu’à souffrir et n’être plus

Le temps ne laisse aucune chance

Toujours doit s’arrêter le flux

Toujours se répand l’ignorance

 

Nous ne les garderons pas saufs

Nous ne vaincrons pas l’évidence

Nous n’y échapperons pas sauf

Contre le temps hideuse danse

 

Que nous savons toujours aimer

Ceux partis qui nous ont aimés

Dominique Massaut : « Habiter les autres »

Ça y est. T’es parti.

Tu t’es décidé.

T’as déménagé, ça y est.

T’es parti

habiter chez les autres.

 

Je suis de tes ports d’attache.

Merci, de m’avoir choisi, moi aussi.

Tu es venu,

aujourd’hui,

t’installer, bien t’installer,

dans moi,

pour des voyages étranges.

 

T’avais des valises. Des tas de valises, toutes petites, toutes petites. Des valises minuscules. Y en avait beaucoup. Tu les as ouvertes, de temps en temps, plus tard…

Dans la chambre, sous mon crâne, où tu les avais posées, tu en as sorti ce souvenir où nous avions ri du temps aveugle qui court et ne se cogne jamais nulle part. Cet autre souvenir où l’objet le plus incontournable, le plus impossible à sortir de notre champ de vision, avait tout-à-coup disparu sans laisser de trace. Et un autre. Et un autre. Et ces souvenirs ont libéré des petits cocktails de fluides moteurs, tout petits. Et ces tout petits cocktails de fluides moteurs – minuscules, minuscules – ont poussé un geste depuis le dedans de moi. Un regard, une pensée, une émotion, une sensation. Ci et là, des éclosions de petites fêtes. Et je me mettais à faire avec toi.

Je parle au passé parce que je sais que c’est ça que tu feras et que, après, je me le raconterai, encore et encore. Je sais que c’est ça que tu feras… Ne sais ni précisément quoi ni quand. Te voilà maintenant transformé en alchimiste, complice ou farceur, et, demain, tu nous prendras par surprise. C’est sans doute, sans aucun doute. Tu vas

me bouter l’impulsion,

me porter à…

sortir d’une habitude, en prendre une,

prendre une décision, ou attendre le profit du moment propice.

Regarder autrement, partir ailleurs.

Quitter l’autoroute. Prendre la venelle hirsute, ou le tapis rouge.

Epingler ce détail, et un autre et un autre,

tenter quelque chose, oublier d’avoir peur.

Ou être prudent, parfois, un petit peu.

Je ne sais pas bien comment tu vas faire tout ça, vers qui, vers quoi tu vas me lancer.

Faire jaillir en moi une orchidée, une rose, ou le gratte-cul. Une colère au jasmin, une joie béate au caramel. Tu vas me berdiger le vlouge ou m’engrisoter l’emblure. On verra bien.

 

Avec toi dedans de nous, on imagine déjà

un autre étage,

une autre face,

une couleur nouvelle, un son bizarre,

à l’intérieur de nous

où, aujourd’hui,

t’as déménagé tes tics et tes frasques.

 

Tu es maintenant dans ma voix,

dans mes yeux, dans mes mains,

dans mes bras.

 

Dans mes bras.

Pierre Warrant

Que reste-t-il

de la raie du soleil

dans les branches ?

 

une couvée de lumière

l’inflexion d’une main

le détail d’un visage

 

quelques traits

dessinés sur le ciel

ce qu’on ne peut retenir

 

de la vie.

Werner Lambersy

 

Je n’étais pas là

 

L’enveloppante

chaleur de leur présence

me fut enlevée

 

Je suis sans eux

et j’ignore s’ils savent ce

que je ressens

 

Cet abîme

ce trou sans rien dedans

ce quelque chose d’eux

sans réponse

 

Ils sont partis

sans rien dire de ce qu’on

était occupé

à se confier dans la fièvre

du murmure

 

Je n’étais pas là

 

Des lunettes de

pluie

m’aveuglaient

 

Je m’occupais

des mouches

de mon âme

contre le verre

 

Ils sont partis

seuls

pour se fondre

au bruit

du silence qui

entoure les

grandes choses

Leo Gillessen

Die Nacht ist
klar verglüht
ein Stern wie Licht
das Leben

 

La nuit est
claire une étoile
filante lumière
la vie

Perrine Estienne : « Toucher »

À Ornella et sa famille

 

 

Toucher

Réflexe originel, premier sens en action dans le corps maternel : toucher.

Besoin humain essentiel,

D’une main,

Toucher.

 

Toccare 

Né du latin lointain :

toucher, frapper, heurter.

Toc-

Au cœur, au corps,

Geste de vie et de mort.

D’un coup, privé.e de tou- ce qui est -cher.

Choc

Toccare.

 

Absence

Que rien ne peut combler.

 

Ellipse, et silence.

 

Seule,

La main se replie, se serre.

Sombre et tendue, à poing fermé.

 

À défaut de sens…

 

Un regard peut-être ?

Des rires, une fenêtre ouverte.

Le vent qui entre ensuite,

Moins perceptible, l’observer à travers, l’écouter.

Progressivement, le sentir venir

« Effleurer », comme les doigts qui s’approchent ;

« Caresser », comme les paumes qui se frôlent ;

« Entourer », comme les peaux qui s’étreignent.

 

Ces mots,

Soufflent sur le poing,

Disent qu’après l’éclipse,

La lumière revient.

 

Invisible enveloppe,

Lettres d’Amour.

Thibaut Creppe : « L’autre côté du soir »

 

On ne peut dire adieu

Sans refuser d’y croire

Et confier au brouillard

Ceux-là qu’on aimait tant

 

Je voudrais ralentir

Le dernier au revoir

Trouver à l’injustice

Qui vient sans prévenir

Quelques vices de forme

 

Je voudrais être là

Où tu souris toujours

Et où la mort n’est rien

Qu’une perte de temps

 

Puisque à présent le jour

Finit, je me demande

À quoi peut ressembler

L’autre côté du soir

 

On ne peut dire adieu

Sans refuser d’y croire

Marie-Clotilde Roose

à Liliane Wouters

 

Est-ce que Tu nous attends ?  

 

Nous, qui croyons tant de choses

lourdes comme ces brindilles

que portent les fourmis

 

nous agitons nos minuscules

mains d’enfants.  Chargées

qui de drapeaux, qui de jouets

prodiguant cendre ou mort

 

– quand ce n’est pas le blé

des moissons et des oeuvres.

 

Nous n’avons entrevu

de ciel qu’aux premières souffrances.

 

C’est la douleur sensible

qui a mû en questions

le système des larmes.

 

De là, toutes nos tentatives

pour Te saisir, ou T’oublier

en l’espace déserté.

 

Mais, hors de notre temps

(insonore intervalle)

que peuvent nos mains, nos

bagages d’insectes ?

 

Est-ce que Tu nous entends ?