• Fleurs de funérailles

    POÈMES FUNÉRAIRES PERSONNALISÉS

« INDEX DES POÈMES PERSONNALISÉS

 

Victoire de Changy : « Pour Gilbert D. »

Véronique Daine : « Deux arbres » (+vidéo)

Paul Demets : « Re-respire (pour R.) »

Laurent Demoulin : « La mort nous a volé »

Claude Donnay : « Du plus profond de l’Ardenne »

Aurélien Dony : « Pour Tico » et « Sur les tambours »

Perrine Estienne : « Simon »

Rose-Marie François : poème pour les familles du personnel soignant victime du Covid (De/Fr/Nl) et « À mon petit des Antipodes » (Fr, De, Nl)

David Giannoni : Hommage à Lawrence Ferlinghetti

Aliette Griz : « Tout jour là » et « Pour Gaëlle »

Luuk Gruwez : « L’art de l’arbre »

Gioia Kayaga : « Au personnel soignant » et « Pour Emile Ngondo Mbala »

Caroline Lamarche : « Pour Jacques De Decker » (« Voor Jacques De Decker »)  et « Pour Xavier »

Philippe Leuckx : « Pour C. »

Béatrice Libert : « Pour la Clinique Notre-Dame de Grâce, à Gosselies »

Françoise Lison-Leroy : « Un pas plus près » et « Hommage à un enfant »

Lisette Lombé : « Cher J. »

Philippe Mathy : « Pour Béatrice H. »

Manza : « Mon monument, échos d’héritage »

Christian Merveille : « Pour Y. O. »

Yves Namur : « Tombeau pour une unième nuit » (+vidéo)

Carl Norac : « Paysage d’un homme » et « Un signe de la main » et « Lettre vive à Marcel Moreau » (+vidéo) et « Pour Mawda »

Colette Nys-Mazure : « À Marie Madeleine Mpembe Olongo (Peepe) »

Béatrice Renard : « D’une sœur à un frère… »

Timotéo Sergoï : « Pour Mme C. R. »

Jacques Sojcher : « Hommage à Marcel Moreau »

Pascale Toussaint : « À Evelyne »

Laurence Vielle : « Valse pour ceux qui soignent »

Laurence Vielle et Carl Norac : « Où que le cœur se pose »

 

 

Avec le soutien de la Loterie Nationale et ses joueurs.

 

 

 

Laurence Vielle : « Valse pour ceux qui soignent »

Paroles et voix : Laurence Vielle

Musique et voix : Vincent Granger

 

LAURENCE

c’est une valse pour dire merci

à toi qui soignes qui accompagnes

porteur des êtres en déroute

merci à toi qui pour un temps

met de côté les êtres proches

pour te pencher sur les visages

des inconnus et les aimer

comme tu peux les soulager

 

refrain

c’est une valse pour ceux qui soignent

valse de ceux qui prennent soin

ceux qui caressent avec leurs yeux

ceux qui s’approchent avec leurs mains

 

des mains qui volent des mains qui touchent

des mains précises et des mains sève

des mains nervures des mains écorces

mains dernier lien des mains d’humain

 

LAURENCE

une valse pour toi oui

toi qui trimballes sans en mot dire

le grand vertige que tu traverses

visage masqué et coeur ouvert

cueilleuse de souffles en bout de course

héros d’un monde qui s’effiloche

tu tiens le fil de tant de vies

 

REFRAIN

c’est une valse pour ceux qui soignent

valse de ceux qui prennent soin

ceux qui caressent avec leurs yeux

ceux qui s’approchent avec leurs mots

 

mots qui rassurent et qui sourient

mots qui déplient mots qui expliquent

mots liens mots bleus mots mousse

mots bout de souffle des mots en douce

 

LAURENCE

c’est une valse valse oui valse

danse un peu danse danse

ce moment-ci il est pour toi

danse oui danse danse

danse les peines que tu avales

danse la joie d’être debout

danse l’effroi de tous ces jours

 

REFRAIN

c’est une valse pour ceux qui soignent

valse de ceux qui prennent soin

et qui ne comptent plus leur temps

pour donner tant et tant et tant

 

temps de soigner temps de laver

temps d’écouter temps de porter

temps de border de recueillir

temps de parler temps d’assoupir

 

LAURENCE

et demain quand tu marcheras

au macadam de nos cités

pour demander argent qui vaille

pour exercer en dignité

l’art de soigner

nous serons là pour t’épauler

avec slogans et banderoles

corps debout coeurs démasqués

merci

Caroline Lamarche : « Pour Xavier »

Pour Xavier, parti le 20 avril 2020.

 

Neige des hauts sommets

en voie d’effacement et qui

disparaîtra plus encore dans ce monde

perdu pour la neige, les grands bois, les chansons, tout ce qui

consolait Xavier dans le pays oublié

où la carte de son ciel, le chemin de ses songes,

l’avaient, à douleur, entraîné.

 

Neige des ermites, des purs esprits,

neige aux cristaux mathématiques,

manteau jeté sur l’arithmétique du vide,

toi que nous voyons fondre, neige qui, peut-être,

aspirais à ce départ sans retour.

 

Neige que nous n’avons pu protéger

de la montée du brouillard sombre

qui nous sépare des joies de l’enfance

et du royaume de l’aigle

toujours seul là-haut

avec son cri.

 

Neige, chiffre d’un hiver intraitable

dont nous craignions et adorions la dureté,

le dessin du noir sur le blanc,

le dessin du rien sur le tout.

 

Sois anachronique, neige, reviens !

Rends-nous nos randonnées joueuses

l’humour piquant des grands froids

et te toucher comme récompense.

Accompagne de ta douceur infinie,

en ce printemps cousu de vide,

Xavier, notre frère.

 

Afin que nous qui, malgré notre présence,

n’avons pu bondir là où le courage

agirait comme une flèche qui protège, aide et sauve,

nous acceptions que Xavier devienne

le passeur majestueux et grave,

qui nous mènera vers l’autre rive.

 

Carl Norac : « Lettre vive à Marcel Moreau »

Marcel Moreau fut de ces immenses écrivains qu’on ne pourra jamais résumer en une phrase ou même un long discours. Alors qu’il mourut du plus médiatique virus du siècle au début de ce mois d’avril 2020, on parla trop peu de la perte de son paysage en notre pays, qu’il soit France, Belgique, ailleurs. Voici une lettre qui se voudrait pour lui, au-delà des funérailles, comme un bouquet de fleurs.

 

 

Cher Marcel,

notre maison vacille depuis si longtemps

que nous la portons par le souffle, tu le sais,

les poètes ne respirent pas mieux que les autres,

ils ont dans la voix des cailloux, des embruns et du lierre,

mais ils soufflent sans rien éventer, ils soufflent,

non pas parce qu’ils connaissent du vent

une certaine façon de s’enfuir de son seuil,

non plus pour prétendre à l’envol sous un ricanement de mouettes

ou de passants, ni même pour chasser les nuages,

précisément, les poètes soufflent parce que la maison vacille.

La tienne était toujours ouverte, rouge, avec vin, viande, rires,

tu m’enseignais, avec un dictionnaire criblé de balles,

comment tuer ce que tu appelas

( dès la première lettre que tu m’envoyas )

« les poisons de l’ordre ».

Parmi les plombs, nous y cherchâmes un jour le mot « candeur »,

son sens caché, plus sulfureux que blanchi d’habitudes.

Tu semblais fumer par la barbe parfois, avec une moue si particulière

quand tu réfléchissais, telle une ponctuation dans l’espace.

Tu tirais souvent la langue entre deux phrases,

très brièvement, pas pour serpenter aux alentours des lèvres,

ni pour être cracheur d’encre en excuse de salive.

Brin de tabac, en certains cas,

mais bien plus, incandescente, moins invisible soudain,

la phrase sur le point de jaillir, la voilà

avec sa poudre de sens, sa chair de voix, ses copeaux encore.

Puis venait ton sourire pointu qui avait des façons de caresse.

Tu plongeais tes mains dans le langage

comme d’autres en la terre, dans une ruche,

dans le charbon ou les entrailles.

Mais avec toi, sur le papier ou la page des jours,

chaque silence avait aussi la volupté d’être brisé.

Tu savais ces façons d’arpenteur, d’équilibriste,

tu dirigeais un orchestre de saveurs, de senteurs,

pétales et épines parlaient de même tige,

et au plus noir luisaient effleurements, effloraisons plus qu’oraisons.

Moi, pourtant si large d’épaules, j’avais peine à être un peu ogre en ta présence.

Cependant, ton cœur sur la main, saignant comme il se doit,

était ce morceau de choix qui fait la grande littérature,

nerfs, tendons de lignes, battements et bien au-dessus, l’élévation.

Trois jours, deux nuits entières à Quimper, folle équipée, je me souviens,

nous avons refait le monde qui nous tournait le dos.

Et puis il y eut nos terrils où, en pensée, nous retournions souvent,

ces feux follets de jeux d’enfants sous les déchets de houille

en notre Borinage, ce noir de feu propice aux créatures, aux monstres les plus familiers.

Mon deuxième prénom est Marcel, personne ne le sait, sauf toi,

en honneur de mon grand-père,

mort d’une silicose, quelques années après ton arrivée

en nos paysages contrariés.

Nous parlions aussi de Duchamp, ce Marcel 1er , loin des Ubus qui nous gouvernent.

Ton rire revenait alors, ou ta colère, les deux gourmands de ne pas s’expliquer.

Balançant le souffle encore, tu savais sous quel angle,

vers quelle faille notre maison vacille,

toujours ton souffle était là, tel un volcan caché ou un secret de famille,

tu disais presqu’avec douleur que tu t’endormais avec le début d’une phrase,

puis que, maladie, l’autre rame de ce curieux transport t’attendait

à l’orée, à l’aube, te bousculait, jusqu’au point,

au premier chuchotement de la lumière ou de l’ombre.

Aujourd’hui, je t’écris avec mes lèvres cette missive,

je m’adresse à toi malgré ce foutu défaut dans l’air, mal nommé,

cette moins que rature qui t’enleva le souffle, la vie. Ce rapt.

La mort, pourtant, tu la laissais parfois souquer ferme,

tu en traduisais une écume, à distance.

Lorsqu’elle prétendait sortir de son suspens, faire route ou cible,

tu lui donnais le change, tu rapiéçais tes voiles, puis basta,

tu mangeais sur son dos la poignée de terre qu’elle te destinait

pour y semer des fleurs imprévisibles.

Sache que tes livres s’encrent vivants

chaque fois qu’on s’en empare.

Tout sauf suaire, ils sont carnes pour les yeux,

visages à l’espoir virulent.

Ils pactisent de beauté avec un infini de contrebande

en compagnie de femmes aimées, d’un ciel bien remué

comme les derniers dés dans une paume.

On y devine même cette maison dont nous parlions,

cette demeure qui vacille depuis si longtemps,

et ce matin, par le souffle de tes mots,

c’est encore toi qui la réinventes.

Lisette Lombé : « Cher J. »

Cher J.,

Il y en a du monde autour de toi, aujourd’hui !

D’abord tous ceux et toutes celles que tu viens de rejoindre et qui t’attendaient, bras ouverts, sur l’autre rive. Et puis, tous ceux et toutes celles qui restent de ce côté-ci, endeuillés, comme ta fille A.

Quel contraste entre la douceur de ces retrouvailles là-bas et la douleur de ta perte, ici !

Quel contraste entre la chaleur de ces bras-là et les distances insupportables imposées aux vivants depuis quelques semaines !

C’est pourtant la même tablée, la même tribu, la même respiration familiale, les mêmes racines…

Que les plus jeunes qui se demandent combien de fois un homme peut tomber et se relever dans une même vie, pensent très fort à toi !

Que les plus jeunes qui se demandent combien d’enfants et de petits-enfants un homme peut perdre sans devenir un mort-vivant, pensent très fort à toi !

Que les plus jeunes qui se demandent combien de temps un homme peut survivre à une épouse ayant quitté ce plan-ci de l’existence, pensent très fort à toi aussi!

Qu’ils gardent en mémoire l’amoureux de la terre, le fils d’agriculteur, l’arpenteur de petits et grands chemins.

Qu’ils gardent en mémoire le patriarche, le phare pour ses neufs enfants, le courageux ouvrier agricole, le J. B. debout et robuste.

Qu’ils effacent les 87 ans, qu’ils effacent les murs de la maison de repos, qu’ils effacent le mot confinement !

Qu’ils se convainquent que l’on peut jardiner sans jardin !

Qu’ils se convainquent que l’on ne meurt jamais seul lorsque nos proches sont les hôtes les plus précieux de notre cœur !

Et qu’ils murmurent en choeur « merci, merci » avec la même sincérité que toi, J., lorsque tu répétais « merci, merci ».

Béatrice Libert : « Pour la Clinique Notre-Dame de Grâce, à Gosselies »

Vous

 

Vous êtes comme l’arbre

Celui de notre enfance

Où nous avons grimpé

De branche en branche

Comme pour toucher la joie

 

Vous êtes comme le printemps

Qui sait la chanson du courage

Elle vous pousse dans le dos

Pour semer sous vos pas

Les graines de la guérison

 

Vous êtes comme le ruisseau

Qui caresse les berges

Nourrit chaque méandre

Purifie les moissons

Relayant la lumière

 

Vous êtes comme le blé

Levant des champs d’espoir

Debout face à la faux

Le blé qui tient promesse

Pour la fête du pain

 

Vous êtes comme le rocher

Assailli par les ressacs

Mais dont la force calme

Est le suprême élan

De l’éveil généreux

 

Vous êtes le lierre de la vie

Celui qui tient encore

Lorsque tout fait défaut

 

Timotéo Sergoï : « Pour Mme C. R. »

À M.

 

LOU,
Je t’écris d’un pays sans visage
Ou alors, c’est que j’ai oublié…
Il me reste cinq ou six faces à retenir. Et une à deviner.
Il y a Alexandre, tu le connais, ses frères Maxence et Rafaël.
Il y a Jean-Hugues, Grégoire et Clara.
Et puis celui qui va arriver.

 

LOU,
Je t’écris d’un miroir sans visage
Ou alors c’est que j’ai oublié…
Michel est avec moi, et Barbara aussi
Je les tiens entre ces bras que je n’ai plus
Il me tient dans ses mains qui ne me touchent plus
Ou alors je ne m’en souviens pas.

 

LOU,
Je ne sais plus s’il faut arroser la salade ou manger les orchidées
Nager dans l’évier ou boire la piscine
Attendre le lilas de Brel ou écouter chanter Michel
Il me dira des Je t’aime, et tu sais que j’aime bien ça.

 

LOU,
Je t’écris d’une maison sans visage
Ou alors c’est que j’ai oublié…
Tu es une femme, Lou, de celles qui peuvent faire des hommes, des enfants et de nouvelles femmes
Clara le sait déjà.
Il y a Maxence, tu le connais, ses frères Rafaël et Alexandre.
Il y a Grégoire, Clara et Jean-Hugues.
Et puis celui qui va arriver.

 

Tu le sais, les cheminées d’Ougrée se sont éteintes. La pipe de Cockerill n’a plus de tabac. Mon
père a usé là ses plus belles mains et j’y ai regardé longtemps le fleuve couler. Je veux rêver d’un
monde meilleur pour vous.

 

Le plus petit être de l’univers, plus petit qu’une souris, plus petit qu’une fourmi, plus petit qu’un
puceron et ses ennuis, m’ont emportée vers d’autres haut-fourneaux. Je veux dire où il fait chaud.
Je veux rêver pour vous de paix, de musique et d’oiseaux.
Michel est avec moi. Je l’ai dit déjà ? Je ne m’en souviens pas.

 

LOU,
je t’écris d’une mémoire sans visage.
Ou alors c’est que j’ai oublié…

 

Il me reste cinq ou six face s à retenir. Et une à deviner.

 

Il y a Rafaël, tu le connais, ses frères Alexandre et Maxence.
Il y a Clara, Grégoire et Jean-Hugues.
Et puis celui qui va arriver.

 

Je l’ai dit déjà ? Je ne m’en souviens pas.

 

LOU,
La vie est un coton collé cousu coloré
La mort est Grand Amour
Je peux nager ici, je peux nager entre les gouttes
Je peux courir aussi, je peux courir au tram 33
Je peux sauter, crier, aimer
Il y a Michel avec ses bras
Et Barbara comme elle est belle

 

LOU,
Je t’écris d’une chanson sans visage.

 

Je ne sais plus si je dois
Boire mes cheveux ou peigner le café
Dresser le pain ou couper la table
Beurrer mes mains ou laver la tartine

 

Mais il y a un visage dont je me souviens
C’est le tien, Lou, c’est le tien.

Aurélien Dony : « Pour Tico »

Hommage à Tico, 86 ans, par Aurélien Dony, poète de 27 ans… Un partage.

 

Comme c’est étrange
Tout ce silence qui répond
A l’appel de Tico,

 

Il nous faudra du temps
Pour calmer nos sanglots
Et soigner nos douleurs

 

Tu ne nous aurais pas
Laissés le cœur en miette
Toi tant soucieux des autres
A allumer la nuit
Pour s’y sentir moins seul
A tendre main ouverte
A qui cherchait de l’aide

 

Tu nous laisses en partage
Cette ouverture à l’autre
Cette oreille attentive
Pour chaque homme
Pour chaque femme
Pour chaque enfant

 

Comme tu vas manquer

 

Toi qui t’étais fait fort
De servir ton pays
De donner tout ton cœur
Aux couleurs du drapeau
Tu nous laisses en partage
Tes yeux sur la Semois
Ton cœur comme boussole
Pour retrouver la sente
Tu nous laisses les arbres et tous les chants d’oiseaux

 

Tu nous laisses ta voix
Fragile comme un murmure
Toi qu’il fallait comprendre
Au détour d’un sourire ou d’un geste,
Toi qui fuyais le mot
Pour l’éclat d’un regard

 

Tu nous as tant laissé, cher papa, cher ami
Grand-père aux mains tranquilles,
Tant de toi près de nous
Que nous pleurons ce jour
Pour mieux porter demain
Ton souvenir à nos lèvres

 

Et briser le silence
En appelant Tico
Aux portes de l’absence.

Gioia Kayaga : « Pour Emile Ngondo Mbala »

Emile Ngondo Mbala, né le 02 octobre 1931 – décédé le 9 avril 2020

 

Il y a des êtres qui vivent dans un grand éclat de rire,

Qui viennent déposer une blague sur un jour triste,

Il y a des êtres toujours prêts à rendre service,

Dont la présence est une douceur, un délice.

Il y a des êtres qui partent le cœur serein,

Ils ont valeureusement  parcouru le chemin

Ils y ont semé de belles graines, pour demain.

Ils ont accompli leur destin.

 

Un vieux qui part, c’est une bibliothèque qui brûle,

Un autre monde, d’autres guerres, d’autres rêves, d’autres luttes.

Il était le témoin de ce qui change et de ce qui perdure,

Une grande bibliothèque solide en bois brut.

Une grande bibliothèque renfermant mille savoirs,

Mille souvenirs, mille histoires,

Des romans d’aventures et de vieux grimoires,

Les mille reflets de son miroir.

 

J’imagine pour ses proches, le désespoir,

La tristesse qui les gagne quand vient le soir,

Les sourires qui se faufilent parfois entre les larmes,

Les souvenirs pour accompagner le drame.

Il a cru pouvoir profiter de cette période de confinement,

Pour s’en aller humblement, discrètement,

Mais vieux Ngondo Mbala, tu ne t’en tireras pas si facilement,

Je devine aujourd’hui des âmes qui se connectent à distance,

Je devine bientôt pour toi de grands rassemblements,

Avec amis, famille et partout des enfants :

Portant leur deuil en partage,

Honorant ton héritage,

Célébrant un vieux sage,

Chantant ton âme et son visage,

Accompagnant ton passage,

Ton voyage vers d’autres rivages.

 

Tu rejoins le pays des ancêtres,

Le pays de ceux qui ne peuvent plus jamais disparaître,

Dont le corps physique est devenu pure Lumière ;

Le pays de ceux qui veillent, protègent et aident

Les petites graines qu’ils ont plantées sur cette terre.

Gioia Kayaga : « Au personnel soignant »

Ils.elles ne sont pas devenu.e.s des héros ou des héroïnes,

à travers cette crise, ils n’accomplissent pas soudain leur destin :

Ils sont exactement tels qu’ils étaient avant le Covid :

quand leur sort touchait bien moins leurs contemporains.

 

Ils.elles ne sont pas devenu.e.s des héros ou des héroïnes,

mais la faillite est collective : juste un fin mur mitoyen

entre l’échec écrasant des politiques

et le triste aveuglement des citoyens.

 

Ils.elles ne sont pas devenu.e.s des héros ou des héroïnes,

mais ils restent victimes du manque de moyens,

parfois même victimes de certains comportements hostiles,

alors qu’on leur confie nos vies et celles de nos doyens.

 

Ils.elles ne sont pas devenu.e.s des héros ou des héroïnes,

ce sont des femmes et des hommes avec un chemin,

avec une vocation : soigner les autres, jour et nuit,

soigner les corps qu’on met entre leurs mains,

 

Alors moi, plutôt que de leur dire « merci », aujourd’hui,

je préférerais leur dire qu’on sera là, demain,

pour qu’ils ne sacrifient plus leur propre santé morale, physique,

pour se faire l’écho de leurs cris, de leurs alarmes, de leurs besoins.

 

On sera là en tant que proches, voisins, amis, famille ;

on sera là, à notre tour aux petits soins, attentifs,

on sera là pour les pétitions, les élections, les manifs,

pour porter les revendications, être des soutiens actifs.

 

On sera là, pas pour applaudir mais pour résister,

avec des mots, des films, des articles, de la musique.

On sera là, unis, refusant qu’on fasse encore rimer

« restrictions budgétaires » avec « santé publique ».

 

Si vous voulez les appeler « héros » ou « héroïnes »

alors soyez-en dignes et devenez-en un, vous aussi,

car il n’y aura de place ni pour l’indifférence ni pour l’égoïsme

quand ça sera à nous  de sauver ceux qui sauvent nos vies.

 

 

Je dédie ce poème à tous les soignants  qui accomplissent l’immuable rituel de ceux qui veillent sur la vie, chaque jour, partout dans le monde, telles des sentinelles,

de ceux qui opèrent à ceux apaisent, de ceux qui nettoient à ceux qui prescrivent les remèdes, de ceux conduisent les ambulances à ceux qui effectuent les tests, je dédie ce poème à chaque maillon de la chaîne.

Je le dédie aussi à ma belle-sœur, infirmière, Florence, que j’aime tant et que je vois – toujours masquée et à plus d’1m50- mener la bataille avec force et persévérance,

cette bataille, elle ne la mène pas depuis un mois, mais depuis des années, il faut le dire dans une – plutôt- générale indifférence,

la détresse du personnel soignant, le stress, l’épuisement, la surcharge de travail, les conséquences sur leur santé sont bien trop souvent passés sous silence.

Je suis convaincue qu’un hôpital ne sert qu’à soigner les gens, les aider à guérir, apaiser leur souffrance, pas à suivre des logiques austères de rentabilité, de productivité, de croissance.

Alors, quand viendra l’heure des bilans, je nous souhaite, à tous, d’ouvrir nos yeux, nos oreilles et nos cœurs bien grands et de prendre nos responsabilités, tous ensemble, pour une métamorphose, collective et résiliente.

Colette Nys-Mazure : « À Marie Madeleine Mpembe Olongo (Peepe) »

Françoise Lison-Leroy : « Hommage à un enfant »

                                                                                      de la part d’amis proches,

                                                                                    

                                                                                      à la famille d’un enfant victime d’une chute chez lui

                                                                                      en cette période de confinement

                                                                                      

Nous voudrions tant le rattraper

(*prénom de l’enfant)

ce petit frère qui court devant

le tenir par la main

le serrer dans nos bras

 

Il s’est évadé

notre amour l’accompagne

jusqu’à toujours

 

Comment vous rejoindre

(*prénoms des parents

*prénoms des frères / sœurs)

et tous les vôtres

 

Nous voilà près de vous

avec nos fleurs des champs

nos mots doux    impuissants

et nos larmes

mêlées à tant d’autres

 

(*prénom de l’enfant)

                                       est chez vous

dans la cabane de vos cœurs

votre jardin demeure le sien

le chagrin borde

son sommeil

 

Le printemps

nous parlera toujours de lui

nous l’entendrons plus fort

plus vrai

 

En passereau

en étoile

en nuage

entre tous nos regards

circule

sa présence

 

Françoise Lison-Leroy, 6 avril 2020

*Comme prévu avec les amis de la famille, l’anonymat est préservé.

 

 

Françoise Lison-Leroy : « Un pas plus près »

                                                                                                               À Monsieur Marc Wilfart

                                                                                                            21 mars 1949 – 15 avril 2020 

 

 

Un printemps t’a mis au monde

un autre t’arrache à nous

 

Entre une date et l’autre

tu nous as tant donné

l’été                       l’automne

et même l’hiver

puisqu’en chaque saison

s’allumait ton sourire

 

 

Papa

ta vie résonne en nous

comme une mélodie

nous voilà              désarmés

sur la partition douce

que tu laisses en nos cœurs

 

 

L’envol rythmé des Blackbirds

Roch Voisine et sa fièvre

la batterie             les cadences

moteurs et belles voitures

–    passions mêlées   –

et cet élan

vers ceux que tu conseilles

à l’heure des décisions

 

 

Un pas plus près de nous

ton épouse     tes enfants

tout l’amour dans leurs yeux

à travers les années

– bonheurs, chagrins soudés –

mille ombres et mille étoiles

à repérer ensemble

 

 

Nous te reconnaîtrons

dans la lumière du jardin

les pensées et les roses

et la haie bien taillée

 

 

Tu seras là

–espiègle et complice –

entre nos regards

dans les pas des enfants

dont tu étais si fier

 

 

Nous te suivrons

sur ce chemin tracé par vous

maman et toi

avec tant de ferveur

 

 

Tu nous tiendras la main

nous confiant l’horizon

et ce soleil tenace

à partager encore

 

 

Françoise Lison-Leroy, 18 avril 2020

Véronique Daine : « Deux arbres »

 

En hommage à Monsieur R.

 

Par la fenêtre, deux arbres.

L’un pousse de guingois.

L’autre offre ses branches.

Console.

Épaule.

Apaise.

 

Par la fenêtre, deux arbres.

Deux arbres enlacés dans une étreinte d’arbres.

Troncs mêlés, racines enchevêtrées.

 

Ce temps est un temps de racines.

 

Pour nous qui sommes séparés,

nous qui sommes meurtris par cette séparation,

plus que jamais peut-être,

c’est le temps des racines.

 

Racines qui viennent de l’amont

et poussent leurs attaches profond dans notre terreau.

Racines qui s’en vont vers l’aval,

s’en vont vers nos enfants

qui à leur tour les conduiront plus loin encore.

 

G. connaissait l’importance des racines.

Amoureux de jardin, il savait que sans elles,

toute semence meurt.

Il avait pour la vie qu’il confiait à la terre

les gestes d’amour et de tendresse

qui préparent les récoltes généreuses.

 

*

Par la fenêtre, deux arbres.

L’un vif, tout en tendresse de feuilles.

L’autre sec, déserté par la sève.

Pourtant, des deux, c’est lui, l’arbre mort,

qui épaule et console.

Et apaise.

 

Oui, c’est bien un temps de racines.

Un temps pour éprouver avec quelle force

ces attaches nous lient

vers l’amont

et vers l’aval.

 

C’est un temps pour apprendre des arbres.

Un temps pour savoir que, même ôtés à nos bras,

ceux qui meurent continuent d’offrir leurs branches.

 

Du jardin où désormais il soigne d’autres semences,

G. continue de conduire vers nous ses racines.

Pour nous épauler.

Nous consoler

Nous apaiser.

Encore et encore.

 

Véronique Daine

Caroline Lamarche : « Pour Jacques De Decker »

Pour Jacques De Decker, parti le dimanche de Pâques, 12 avril 2020

 

Ami, ne t’en déplaise,

nous voici encore sur ton chemin

nous que tu as encouragés ou célébrés

selon notre état de vivants ou de morts.

 

Ami, tu as pensé à nous

manieurs de plumes diverses

avant de penser à toi-même

semeur infatigable de tes admirations.

 

Ami, notre être fait de mots

– ceux-là qui nous manquent aujourd’hui –

te salue en juste désarroi

avec une maladresse fraternelle.

 

Ami, c’est un printemps glacial,

net et coupant comme un miroir

qui te voit t’éloigner de ceux qui t’aiment

dans une discrétion voulue par

cette saison qui nous enferme et s’empare

de nos mots comme la brise souffle le pollen

poussière infime, cendre dorée

fécondatrice des confins.

 

Ami, tu te semais à la volée

prodigue non de toi-même

mais de ton amour de la beauté

de ta passion à la répandre.

Paisible ami, bien malgré toi

tu as pour nous ouvert tes traces.

 

Qui marchera à ta suite

sera plus vif, plus curieux et plus brave.

Qui mettra ses pas dans tes pas

dira à celles qui t’ont pris par la main

à l’heure de ton brusque départ

que nos cœurs battent pour le tien.

Voor Jacques De Decker, heengegaan op paaszondag, 12 april 2020

 

Lieve vriend, je vindt het toch niet erg,
maar alweer staan we op je pad
wij die je hebt aangemoedigd of geprezen
naargelang we in leven waren of overleden.

 

Lieve vriend, je dacht altijd eerst aan ons
die onze eigen pen hanteren

voor je aan jezelf begon te denken
die onvermoeibaar je lof uitstrooide.

 

Lieve vriend, ons binnenste gemaakt van woorden

– woorden waaraan het ons vandaag ontbreekt –

stuurt je zijn onbeholpen hartenkreet
vol gemeend verdriet en verbondenheid.

 

Lieve vriend, op deze ijskoude lentedag,
helder en vlijmscherp als een spiegel
zien we je weggaan van je geliefden
een en al discretie zoals vereist in
dit seizoen dat ons opsluit en onze woorden
steelt zoals de bries het stuifmeel op laat waaien
nietig stof, gouden as
die de uiterwaarden bevrucht.

 

Lieve vriend, je zaaide jezelf kwistig rond
gul niet alleen met jezelf
maar met je liefde voor schoonheid
met je verlangen haar uit te strooien.
Vredige vriend, in weerwil van jezelf
heb je voor ons je weg gebaand.

 

Wie je stappen volgt
zal viever zijn, benieuwder en kordater.
Wie in je voetspoor treedt
zal zeggen aan je vrouw je dochter die je hand
vasthielden op het moment van je bruuske vertrek
dat ons hart voor jouw hart klopt.

 

Vertaling: Katelijne De Vuyst

 

 

Rose-Marie François : « À toute famille d’une infirmière victime du Covid 19 » (De/Fr/Nl)

Ce poème est dédié à « toute famille d’une infirmière victime du Covid 19 ».

 

Anerkennung

 

Liebe kranke Krankenschwester,

Du Opfer des Covids 19 ! Liebe Familie der Krankenschwester,

auch meine Familie !

 

Denn auch meine Mutter

war Krankenschwester,

sogar im Krieg, also

schon längst pensioniert.

Aber sobald Covid 19 ausbrach,

meldete sie sich :

so sind einmal unsere Schwestern.

 

Ihren Schwestern

frischen Mut einflüstern

war ihr Wunsch.

Jede von ihnen,

die sich dem Sensemann ergibt,

nimmt sie da oben auf.

 

Und weint einfühlungsvoll

mit den Familien,

denen sie frischen Mut einflüstert.

Aber, da staunen wir :

da oben, wo die liebe

Liebessonne scheint,

feiern sie zusammen

das Fest des Wiedererkennens

und der warmen Anerkennung.

Reconnaissance

 

Chère soigneuse soignée, victime du Covid !

Chère famille de la soigneuse,

aussi ma famille !

 

Car ma mère aussi

était infirmière,

même pendant la guerre,

donc déjà pensionnée.

Mais dès l’arrivée du covid,

elle s’est remise à l’œuvre :

les infirmières sont solidaires.

 

Ma mère, son vœu,

c’était d’encourager ses sœurs

infirmières et soigneuses.

Chaque sœur

victime de la Faucheuse,

elle l’accueille là-haut.

 

Et pleure en empathie

avec les familles,

qu’elle ne cesse d’encourager.

Mais, ô miracle !

Là-haut, où brille

le soleil de l’amour,

elles fêtent toutes ensemble

la fête des retrouvailles

et des reconnaissances.

(H)erkenning

 

Lieve verpleegde verpleegster,

geplaagd door covid !

Lieve familie van de verpleegster

ook mijn familie !

 

Want ook mijn moeder

was een verpleegster,

zelfs in de oorlog,

dus reeds lang met pensioen.

Maar zodra covid uitbrak

heeft ze zich weer aangemeld

: zo zijn onze verpleegsters nu eenmaal.

 

Haar medezusters

moed inboezemen,

dat wilde ze beslist.

Iedere zuster

die voor Magere Hein moet wijken

verwelkomt ze daarboven.

 

En huilt vol medegevoel

met de families

die ze moed inboezemt.

Maar kijk :

daarboven, waar de lieve

zon van de liefde schijnt,

vieren ze allen samen

het feest van herkenning

en van warme erkenning.


 Traduction de l’auteure.

 

Carl Norac : « Un signe de la main »

à Francis Flament, poète né le 23 février 1952,

mort du Covid 19 le 12 avril 2020.

 

Je ne verrai plus ton signe de la main,

au loin, ni n’entendrai notre rire.

Nous avions cultivé l’art de nous retrouver par hasard,

si souvent que c’était presque un rendez-vous

laissé à l’humeur du temps,

à la loi douce des prodiges ordinaires.

Ensemble, nous parlions de l’amour,

de ses détours, de ses abandons.

Nous conversions de paysages

comme s’ils figuraient des gens qui sont davantage,

en bord de mer, que de vagues connaissances.

Tu me donnais aussi des nouvelles de ces rues tortueuses

et parsemées d’histoires qui mènent à notre beffroi.

Ensuite, nos dialogues s’entremêlaient

sous ces deux mots sans fond que sont

poésie et étoilement.

Nous cherchions quelque géométrie

à l’indicible, du dé tombé des doigts de Mallarmé

ou à l’étrangeté d’un dodécaèdre.

Tu y ajoutais ton goût certain du surréel,

de cet intempestif dont tu fis un chemin de vie,

aussi de l’éthique dont tu explorais les implications,

comme en cette question que tu posais,

il y a peu, sur une page :

« Ne serait-il pas salutaire, pertinent, juste que l’homme

devienne un jour, qui sait, l’égal de son avenir… »

Tu avais jusqu’à l’affleurement

cette audace des timides, homme de papier sensible,

une larme d’encre te venant par moments au récit

de la vie comme elle va ou comme elle vacille.

A fleur de peau, tu étais un jardin.

Puis tu riais à envoyer bouler le monde,

nous trinquions à la beauté qui passe,

à l’instant quand il consent à s’épeler.

Oui, tu prenais le temps d’oublier le temps,

On te demandait l’heure ? Il était toujours

« approximativement moins le quart ».

La première fois que je t’ai vu à Ostende,

bien avant que cette ville devienne mon île,

tu avais l’air ailleurs, tu regardais au large.

Je t’ai demandé alors, en m’asseyant près de toi,

pourquoi tu étais venu habiter ici.

– J’apprends aux poissons à nager,

m’avais-tu répondu.

Sur un réseau, pour profession ou vocation,

tu avais précisé : « ne pas arrêter de respirer ».

La poésie, avec ses rais de lumière ou l’ombre d’un spleen,

était pour toi la part commune du souffle.

Et ce souffle-là, personne ne pourra te l’enlever.

Que ces quelques mots écrits pour toi ce matin,

sur la digue, sous le cri moqueur des mouettes

et le vent qui va son chemin sans nous attendre,

soient encore ce qu’un poème doit être :

ce signe de la main au bord de l’invisible

à un ami qui passe.

 

Carl Norac

 

Et quelques mots de Francis Flament

qui échappent au hasard :

 

« À commencer par la vie,

il n’est rien de ce que

je possède

qui ne m’ait été donné.

Débiteur je suis né

Débiteur je partirai

Et si le hasard

devait me doter

de quelque bien, savoir

ou sagesse

que ce qui de droit revient

à l’univers

lui soit restitué

le reste

et principalement mon amour

vous est acquis ».

 

Carl Norac : « Paysage d’un homme »

En hommage à Monsieur J-C W,

mort de façon foudroyante du Covid 19 dans une maison de retraite en Hainaut.

Ce poème, la famille l’a voulu inspiré par son amour de la nature et sa philosophie personnelle.

Il sera lu lors de la dispersion de ses cendres en un paysage qu’il affectionnait, celui de la forêt.

 

C’est un homme qui parfois entrait dans une forêt

à la recherche de lui-même et s’y retrouvait.

C’est un homme qui s’approchait d’un volcan

pour accorder son cœur au battement du monde

et quitter un autre tumulte.

C’est un homme qui, regardant l’immensité,

aimait avoir un oiseau d’avance dans les yeux.

C’est un homme qui, le soir, explorait le présent du jour

dans des livres d’histoire.

C’est un homme qui adorait étudier comment s’entrelacent,

en chaque particule, la terre et l’univers.

C’est un homme qui était aussi un père drôle,

audacieux qui, pour métier, soignait les cœurs

et disait son amour à sa façon.

Il faudrait dire : c’était.

Cet homme vient de partir sans le temps de l’adieu.

Mais restons dans le présent d’un paysage,

auprès de lui, homme comme clairière.

Un poète a dit que parfois les souvenirs nous devancent.

Cet homme aimait la forêt

et, aujourd’hui ici, il y retourne.

Quelques cendres vont s’envoler sur ce petit sentier,

mais en nous de si grands chemins tracés

nous demeurent.

Cet homme n’aimait pas trop qu’on parle de lui.

Il préférait marcher pour qu’un pas soit parole.

En haut de l’Everest, il tutoyait déjà l’intemporel.

Car il savait et le sait encore, où qu’il soit,

qu’en montant vers les sommets,

on finit toujours, au bout d’un moment,

par avoir un peu de ciel dans la poche.

Christian Merveille : « Pour Y. O. »

Je t’assure, crois-moi

Nous serons tous là

près de toi….

En silence…

Et c’est sans doute pour ça

que tu ne nous entendras pas.

 

Mais crois-moi

nous serons tous là,

derrière toi,

à quelques pas de toi.

Avec toi,

en silence, on s’avancera.

Juste là,

tout près de toi.

 

Ne te retourne pas.

Ne fais pas attention

aux murmures de nos pas.

Ils seront chants d’oiseaux.

Nous marcherons à distance

sur des semelles de silence.

Mais nous serons bien là,

près de toi, à deux pas.

Juste là,

derrière toi.

 

Non, ne te retourne pas.

Sache simplement qu’on est là.

Tous là…

Dans l’immense silence

de notre invisible présence.

 

Non, ne te retourne pas

sinon on disparaîtra.

Mais si tu veux,

ferme les yeux,

et tu nous apercevras.

Tu verras qu’on est tous là

Juste là,

à deux pas de toi,

derrière toi,

tout près de toi,

à côté de toi.

Luuk Gruwez : « L’art de l’arbre »

En mémoire de monsieur H. V.*
né à Waregem le 6 avril 1941
et décédé à Courtrai le 29 mars 2020
des suites du coronavirus COVID-19.

 

Comme si c’était hier, je chante de nouveau tremblant

dans ma si fine tunique de phrases, exactement

comme quand un prince boutonneux se débattait encore en moi,

truffées d’un je trop abondant, pas encore rompues

 

aux caprices et aux usages du dernier soupir.

Je rêvais assis dans ta classe, lorgnait les ormes

par la fenêtre. Tu disais : « L’art de l’arbre, c’est la feuille. »

Je pouvais encore feinter : un jour je me dévoilerais dans mon écriture.

 

Alors que la pénombre n’avait pas encore envahi la pièce,

tu tenais la lampe à mes côtés, me montrais la voie jusqu’aux

confins de ma langue maternelle pour m’éviter

de me perdre en elle. Et comme tu me faisais voir

 

l’inutilité magnifique que tu tiens pourtant

à éclairer bien qu’elle resplendisse déjà d’elle-même.

−Un demi-siècle plus tard. Je dois toujours me dévoiler

dans mon écriture. Ton souffle coupé me fait

 

suffoquer. Des brigands ont débarqué en toi.

Ils se sont emparés de ta langue et de ton existence

dans le plus vorace de tous les printemps où

tu ne vois plus pousser ni tomber aucune feuille.

 

* H. V. fut mon premier professeur de néerlandais : il fut parmi les premiers à ouvrir plus amplement la porte de la littérature déjà entrouverte chez moi.

 

Traduit par Pierre Geron

Laurent Demoulin : « La Mort nous a volé… »

À P.F. et à son grand-père

 

La mort nous a volé un être humain vivant

Et voilà qu’aujourd’hui la vie nous vole un mort

Absent dans la présence absent dans le présent

 

Présent dans notre absence et absous des remords

Aimant de loin aimant sans fin aimant en pleurs

Pour trouver dans l’amour le seul vrai réconfort

 

Tu étais une amie un frère ou une sœur

Une mère un grand-père une épouse un époux

Nous t’offrons en pensée tant de bouquets de fleurs

 

Que jamais aucun d’eux ne fanera en nous

La mort a beau voler un être humain mouvant

Et la vie d’un virus un dernier rendez-vous

Toujours ton souvenir en nous sera vivant.