• Fleurs de funérailles

    POÈMES FUNÉRAIRES GÉNÉRAUX

« INDEX DES POÈMES DISPONIBLES

 

Taha Adnan : « Corona versus » (مقام العزل) (+vidéo)

Jean D’Amérique : « nuit lacrymale »

Hubert Antoine : « Réservez-moi un rêve »

Jan Baetens : « Nous te couvrons de larmes et de linges… »

Antoine Boute : « Partir c’est habiter radicalement partout… »

Eric Brogniet : « Rose noire » (+vidéo)

Carino Bucciarelli : « Mars 2020 »

Valérie Carbonnelle : « Toi qui as aimé »

Thierry-Pierre Clément : « Notre amour est avec toi »

Pierre Coran : « Devoirs »

Thibaut Creppe : « L’autre côté du soir » (+vidéo)

Serge Delaive : « Lacune » et « Pour la soif »

Aurélien Dony : « C’est jour de triste… » (+vidéo)

Claude Donnay : « Fleurs de funérailles »

Charles Ducal : « Sauf toi » (+vidéo)

Perrine Estienne : « Toucher » (+vidéo)

David Giannoni : « Il est un fleuve pour nous toutes… »

Leo Gillessen : « La nuit est claire… »

Aliette Griz : « De quoi avez-vous besoin pour ce voyage ?… » (+vidéo)

Corinne Hoex : « Le pays lointain » (+vidéo) et « La dernière neige »

Peter Holvoet-Hanssen : « Chant de grenouilles »

Maud Joiret : « Nous avons dit aux heures… »

Gioia Kayaga : « Turi Kumwe (On est ensemble) » (+vidéo)

Jessy James LaFleur : « Ein Ort namens Ewigkeit »

Caroline Lamarche : « Poème pour ne pas partir seul » (« Poem against lonely departures » ; « Poema para no irse solo » ; « Poesia per non andarsene soli » ; « Yalnız ayrılmamak için şiir » ; « Poema para não ir sozinho ») (+vidéo)

Werner Lambersy : « Je n’étais pas là… » (+vidéo)

Soline de Laveleye : « Toi qu’embrasse la lumière »

Pascal Leclercq : « Reste la vie que j’avais cru si douce… » (+vidéo)

Philippe Leuckx : « Prières, poèmes »

Béatrice Libert : « Ce matin-là » et « Paroles du soir »

Françoise Lison-Leroy : « Tant de choses à te dire… »

Karel Logist : « Comment se tenir là pour te dire au revoir?… » (+vidéo)

 

Lisette Lombé : « Parmi les tristes, je me tiens debout… » (+vidéo)

Jean Loubry : « Puisque… »

Veronika Mabardi : « Tu n’es pas loin, non… » (+vidéo)

Manza : « Il y a ceux qui partent trop tôt… »

Dominique Massaut : « Habiter les autres »

Paul Mathieu : « Assis au seuil… »

Christian Merveille : « On n’aurait jamais pu imaginer cela » (+vidéo)

Serge Meurant : « Dans l’ignorance de ce qu’il vécut… »

Yves Namur : « (Un poème de circonstance) » (« (Poem for the occasion) » ; « (Poema de circunstancias) »)

Carl Norac : « Fleurs de funérailles » (« Flores funerarias » ; « Flowers for a funeral »  ; « Flores de funeral » ; « Cenaze çiçekleri »

Lucien Noullez : « Qui pousse dans le dos ?… »

Lucie Niclaes : « L’ange-nuit »

Tom Nisse : « Prières »

Colette Nys-Mazure : « Nous allons sans savoir… »

Jean-Luc Outers : « Le son de la terre » (+vidéo)

Anne Penders : « Myosotis »

Francesco Pittau : « Tu es là… »  (+vidéo) et « Je n’ai pas pleuré sur ta tombe… »

Béatrice Renard : « Le plus difficile » (+vidéo)

Milady Renoir : « En deux temps » (+vidéo)

Elke de Rijke : « Environnement »

Laurent Robert : « Consolation contre le temps »

Marie-Clotilde Roose : « Est-ce que Tu nous attends ?… »

Timotéo Sergoi : « Les valises » (+vidéo)

Peter Theunynck : « Bonne nébuleuse » (+vidéo) et « Les esquimaux »

Jérémie Tholomé : « On laisse »

Vincent Tholomé : « Le grand partage » (‘The great divide ») (+vidéo)

Jean-Pierre Verheggen : Mort où est ta victoire? (+vidéo)

Anne Versailles : « Ce matin, j’ai changé l’eau des fleurs… » (et traduction espagnole) (+vidéo)

Laurence Vielle : « Au revoir… » (et traductions espagnole, turque, flamande et anglaise) (+vidéo)

Pierre Warrant : « Que reste-t-il… »

 

 

Avec le soutien de la Loterie Nationale et ses joueurs.

 

 

 

Béatrice Renard : « Le plus difficile »

 

Le plus difficile, c’est le ciel bleu, immense et joyeux,

et même s’il pleut,

le plus difficile, ce sont les chants des oiseaux de printemps, pépiements, roucoulements, et même chassés par le vent,

le plus difficile, ce sont les rires des enfants, cris, jeux, cavalcades,

dans les maisons et les appartements,

et même si on les fait taire,

le plus difficile c’est la vie qui palpite et poursuit son tumulte,

quand là-haut, là-bas, ici, juste là, l’Autre qu’on aimait s’en va,

subitement, alors qu’on ne s’y attendait pas,

et c’est ça le plus difficile,

l’Autre qu’on aimait tant,

emporté par une vague invisible et sournoise,

et même si soudain, ailleurs, d’Autres s’en vont aussi,

si partout l’azur se déchire,

si les pouillots s’envolent,

si les gamins du monde entier s’arrêtent de jouer,

chacun versant des larmes,

le plus difficile,

c’est de trouver le calme à l’intérieur de son chagrin,

apprivoiser l’absence en urgence,

le plus difficile, vraiment,

c’est de jouer en soi la musique des mots qui apaisent

alors que l’Autre qu’on aimait s’en va,

et c‘est si difficile d’entendre le silence,

mais quand on tend l’oreille,

et cela prend du temps,

il y a comme un chuchotement,

on ne veut pas y croire,

et pourtant, on finit bien par reconnaître,

timide et douloureux,

le murmure de l’Autre qui s’en va,

et c’est vrai que c’est difficile,

mais au bout d’un moment,

on entend gazouiller les souvenirs,

petits bonheurs et grandes joies,

précieux cadeaux de l’Autre qui s’en va.

 

Anne Penders : « Myosotis »

N’être plus là

Être ailleurs

Être encore

 

 

C’est une voix parmi toutes

Un sourire, une colère

Tout ce qui reste

L’envie tenace

Le souvenir comme force

Et quelques gestes

 

Poussière mêlée de terre, pétales bleus

Dans la lumière du printemps

Que demain soit moins seul, moins loin

 

Semences persistantes, plantes vivaces

Les pensées sont des fleurs de saisons

Sauvages elles poussent et repoussent,

Continuent le combat

 

C’est une voix parmi les autres

Un chant qui s’élève

Habite la vie

De nos rages entières

 

Souffle sur la braise

Danse autour du feu

Partout la mémoire

Nous accompagne

 

We won’t forget.

Elke de Rijke : « Environnement »

Et que je savais que j’étais celui à qui il était décrété

d’être à tes côtés,

et que tu le savais aussi, bien que ne connaissant pas

mon visage,

latéralement hors de ta vue

ou derrière toi, sur ton épaule,

Et comme je suis cousu à toi par l’âme

dont je ressens les couleurs et les modulations,

me voici ici aussi effaré que toi

qui étais si fort et si droit,

ne sachant moi-même ton heure qui, ici, est venue ―

 

corps tombe en arrière dans un trou,

meurtri et encore chaud et solide mais ne

sait plus bouger les bras,

à peine mort,

suis-(je) mort,

les blessures sèchent leur sang et les yeux

ne voient rien dans

visage décédé sur sa nuque,

à la vitesse de la lumière pensée est privée de

corps,

et corps toujours

est aspiré dans une noirceur insondable bien qu’inondé par un éclat ―

 

Ahuri,

Accouru d’ailes noires aussi larges que croissantes du noir

pour que ta chute ne soit pas seule

mais soutenue,

mes mains te rassurant

que tu n’es pas seul

dans cet acheminement vers

Mais ne puis cacher mon effarement

dans ma bouche entr’ouverte de larmes et mes yeux

traversés de sels

baignant dans des poches ―

 

à une main si fine, féminine, corps léger

retient qui fut mon corps de bras musclés,

est-ce oreiller de plumes dans gravité de plomb,

peut-être frôlement d’ailerons,

douceur inespérée, puissance agile aérienne

et adossement de cou contre qui fut mon cou,

effleurement de plis coloriés

aux côtés comme si

soupir ―

 

suis avec toi dans cette tombée

mon apparence ne verras pas, mais sentiras autour (de toi)

cette extension qui porte ―

relâche dans qui est transition

et livre-(toi) à mes mains

 

(Giorgione, le Christ mort soutenu par un ange (1507) /2020)

Christian Merveille

 

On n’aurait jamais pu imaginer cela.

Et pourtant, c’est arrivé, voilà…

Il a fallu que tu partes comme ça,

sans que je sois auprès de toi.

 

Alors, – et tu m’excuseras –

mais , je voudrais, encore une fois,

– et je sais que tu ne m’en voudras pas – te retenir encore un peu en moi.

 

Quand tu seras en moi

je te prendrai la main,

j’effleurerai ton bras,

on s’enlacera

on s’embrassera

je te murmurerai tout bas

les mots que tu voudras

et quand les mots

seront vains, à la fin,

on se sourira

on se regardera

et dans cet ultime regard

te fermer les yeux

pour un dernier adieu.

 

Tu resteras en moi

le temps qu’il faudra.

Un instant, un moment,

juste un petit bout de temps

qui aura saveur d’éternité.

 

Ainsi, je pourrai te laisser aller

enfin délié, apaisé,

là où tu iras, sans moi,

là où tu es déjà

là où on se retrouvera

quand tu le voudras

près de toi,

au tréfonds de moi.

Taha Adnan : « Corona Versus »

 

Ne t’emballe pas épidémie

vas-y doucement

il n’est ici ni vaccin

ni remède

vas-y doucement, fléau

 

Nous, les vivants confinés

sur cette terre

journaliers de l’éternité provisoire

nous n’avons que les poèmes

– soupirs des mots –

que nous rédigeons

dans l’affliction du deuil

contre le désespoir

et l’effacement

 

À tout instant nous nous séparons

de cadavres stérilisés

de cercueils sans cortège

ni cérémonies funèbres

tandis que le virus mène

le monde consterné

vers un enfer invisible

vers un brasier sans fumée

 

Vous qui fuyez

la malédiction de la couronne

tribus de déguisés

masqués de mille couleurs

rentrez dans vos demeures

et mettez le verrou

recroquevillez-vous

tels des escargots

empêchés d’avancer

Distrayez-vous des menues inquiétudes

pour ce qui adviendra

et entrainez-vous au manque

 

Le temps n’est plus aux facéties

Le temps est à l’isolement

 

Retourne à ta caverne

humain

retourne à ton âge de confinement

retourne à ton terrier moderne

car le soleil d’avril est fallacieux

et dehors le printemps éclot

les bourgeons de la mort

Rentre et prends conscience

que l’univers tourne sans toi

et que l’enfer

n’est pas forcement

les autres

 

Tranquillise-toi, humanité,

la planète est fermée pour restauration

la vie un temps s’éclipsera

tel un soleil terni

aux rayons par la nue engloutis

Laissons s’assoupir le mystère de l’existence

dans le tiroir des secrets

et retranchons-nous

dans notre exil domestique

pour suivre ce scénario funèbre

jusqu’à ce que la terre reprenne son souffle

restons tranquilles pour un moment

peut-être long

et sourions, conciliants,

face à une éternité en poussière

 

Les lexiques nous égarent

Enchevêtrements de mots

le microscopique à l’essence des choses se mêle

nos chemins divergent

mais le mal se propage

sans différence aucune

entre indigent

sans toit

et tel prince

en son palais

 

Le temps n’est plus de murmurer

le temps n’est plus de se frôler

voici le temps de s’éloigner

Reprenons la mesure

de chacun de nos gestes

et du repos

telle une poignée d’obsédés

jouant à cache-cache

avec des micro-organismes aveugles

 

Le monde avance

les membres amorphes

les lèvres sèches

Les sentiments tuent

qu’on évite l’étreinte

qu’on se garde des baisers

car cet amour,

humain sentimental,

comme la guerre, est ruse

 

Le monde avance

bardé de ses conquêtes en éprouvettes

et des prophéties de microscope

lourd de ses guerres

de ses crimes

et des abjections du siècle

le monde avance vers son destin,

drapeaux en berne,

tandis qu’en sa débauche

le fléau sur les routes se vautre

et dévaste la Terre

sans un missile

sans un char

 

L’épidémie lance à la volée

ses couronnes mortuaires

dans un inquiétant et juste partage

pour que le berger soit au troupeau égal

de même l’auguste lignage

à la plus humble lignée

la religion à la secte

le royaume de chimère

à la république bananière

 

Nous nous installerons tous

dans notre lâcheté naturelle

et nous nous efforcerons à une vie inerte

sans funérailles, sans noces,

nous nous efforcerons au confinement

pour consigner jusqu’au souffle dernier

le râle de la terre,

éructant les déchets

nous lèverons le regard vers les cieux

vidés de leurs oiseaux d’acier

et de l’oxyde de la civilisation

 

Ô contamination rampante

Laisse-nous du temps

pour faire la course avec la fin

vers un indéchiffrable destin

face à face avec l’invisible

avec un balbutiement de soldat vaincu

recrachant ses derniers bouts de rêves

sur la terre de vainqueurs barbares

nous crions : doucement Covid

doucement le couronné

il n’est ni vaccin

ni remède

mais seules, des élégies

pour dire adieu à nos aimés

les déclamant

ainsi

de loin.

 

Bruxelles, 5 avril 2020

 

Traduit de l’arabe par Mohamed Khmassi et Catherine Charruau

مقام العزل

طه عدنان

مهلًا أيّها الوباءْ

رُوَيْدَك

لا مَصْلَ هنا

لا دواءْ

مهلًا أيّها البلاءْ

نحن الأحياءَ المعزولين

على هذه الأرض

مُياومي الخلود المؤقّت

لا نملكُ سوى القصائدِ

– نحيبِ الكلماتْ –

ندبّجُها

بحسرة الثكالى

ضدّ الأسى

والفناءْ

نُوَدِّع في كل حينْ

جثامينَ معقّمةً

نعوشًا بلا مواكبَ

ولا مشيّعينْ

فيما الفيروس يقتادُ

العالَم الحزينْ

إلى جحيمٍ لامرئيّْ

إلى محرقةٍ بلا دخانْ

أيّها الفارّون

من لعنة التَّاجْ

يا قبائل الملثّمين

المكمّمين

من مختلف الألوانْ

ادخلوا مساكنَكُمْ

وأقفلوا الرِّتاجْ

تقَوْقَعوا على أنفسكمْ

مثل حلازين

ممنوعةٍ من الزّحف

تلهَّوْا بالهلع الخفيف

ممّا هو آتْ

وتدرّبوا

على الفقدانْ

لا وقت للهزل

هذا أوان العزلْ

عُدْ إلى كهفكَ

أيّها البشريّْ

عُدْ إلى عصركَ الحَجْريّ

عُدْ إلى جُحْركَ العصريّ

فشمس أبريل كاذبةٌ

والربيع

يُزْهِرُ الموت

في الخارج

عُدْ لِتَعي

أنّ الكون منتظمٌ

بدونك

وأنّ الآخرينْ

ليسوا حتمًا

هُمُ الجحيمْ

اهدئي أيتها البشرية

الكوكبُ مغلقٌ للتصليحْ

ستحتجِبُ الحياةُ قليلًا

مثل شمسٍ كَليلةٍ

تناهبَتْ أشعّتَها الغيومْ

فَلْنترك لغز الوجود

يغفو

في دولاب الأسرارْ

ولْنَرْكُن

إلى منفانا الدّاجن

نتابع هذا السيناريو الجنائزيّ

إلى أن تلتقط الأرض أنفاسها

لنهدَأْ لوهلةٍ قد تطولْ

وَلْنبتسم بِقَبولْ

في وجه أبديةٍ من غبارْ

تشابهت علينا القواميس

أمشاجُ الكلماتْ

فاختلط المجهريّ

بالجوهريّ

تفرّقت بنا السُّبلُ

واستشرَت العدوى

لا فرق بين فقيرْ

بلا مأوى

ولا ساكن القصر

ذاكَ الأميرْ

لا وقت للهمس

لا وقت للّمس

هذا زمن التباعُد

لِنُعِدْ تحديد المسافة

في الحَراكِ

وفي السكونْ

كأنّا حفنة ممسوسينْ

نلعب الغُمّيضة

مع جراثيم عمياءْ

العالم يتقدّم

بأطرافٍ ميّتةٍ

وشفاهٍ ناشفةٍ

من الرُّضابْ

المشاعر تقتل

فاجتنبوا الضّمّ

واتّقوا القبلاتْ

فهذا الحبُّ

كالحرب خدعةٌ

يا أيّها البشرُ العاطفيّْ

العالم يتقدّم

مدجّجًا بالفتوحات المَخْبرية

والنبوءات المِجْهرية

مثقلًا بالحروب

والخطايا

ورذائل القرنْ

العالم يتقدّم إلى مصيره

بأعلامٍ منكّسَةٍ

فيما الوباء

يعربد في الطرقاتْ

يجتاح الأرض

بلا صواريخ

ولا دبّاباتْ

الوباء

يوزّع أكاليل الموت

بالقسطاس المريعْ

ليستوي الراعي والقطيعْ

وتستوي السلالات الرفيعة

والسلالات الوضيعة

المِللُ والنِّحل

ممالِكُ الجَوْز

وجمهوريات الموزْ

سنسكن جميعًا

إلى جُبْنِنا الفطريّ

سنجرّب العيش الفاتر

بلا مآتِمَ ولا أعراسْ

سنجرِّبُ الانزواءْ

لنكتب

حتى الزفير الأخير

حشرجةَ الأرضِ

وهي تتجشأُ النفايات

ونرنو إلى السماء

وقد خَلَتْ

من طَيْرها المعدنيّ

ومن أكسيد الحضارةْ

أيّتها العدوى الزّاحفة

تمهّلي قليلا

دعينا نسابق النهاية

نحو مصير غامض

في مواجهة اللّامرئي

بتلعثم جنديّ مهزوم

يلفظ أوهامَهُ الأخيرةَ

على أرض برابرةٍ ظافرينْ

نهتف: مهلًا كوفيدْ

مهلًا يا صاحب التاجْ

ليس لنا مَصْلٌ

ولا علاجْ

سوى المراثي

في وداع الأحبّة

نلقيها

هكذا

من بعيدْ.

بروكسل 5 أبريل 2020

 

David Giannoni

Il est un fleuve pour nous toutes
Où se déposent sur une barque
Nos corps devenus cadavres
Privés de ce souffle
Qui pourtant jaillit souverain
Le jour de notre naissance ici-bas

Un cri
Alors
Un cri déchirant le deuxième hymen-mère
Cordon coupé
Téton gorgé du premier lait
Plus dense
Nectar
Comme un rappel du ciel

Puis la Traversée
De toute une existence
Et les doutes les joies les amours et les haines
La filiation parfois
Poursuivre dans d’autres corps
Ce que nous aurons été
Dans d’autres mémoires
Ce que nous aurons appris ressenti touché admiré

Et ce survol
Enfin
Alors que notre barque d’indien
Emporte cet amas d’os de chair de muscles et de sang
À l’arrêt

Nous sommes plus
Âmes reliées
Que la somme de tous ces instants
Nous sommes plus que la somme
De toutes ces solitudes

Aujourd’hui est jour d’adieu
Qui veut dire à bientôt
Dans un autre temps
Dans un autre lieu
Où tout se boit
Et où nul ne boit
Où tout nourrit
Et où nul ne mange

Un festin
Se prépare

Nous en serons toutes et tous
Distincts et pourtant unis

Aujourd’hui
Est le jour
Avant ce jour
Il se lève avec un cri
Qui ouvre le silence
Un cri doux

Le troisième hymen
Est celui de notre âme
Qui elle aussi se déplie

Naît alors
L’être véritable

8 avril 2020

Jan Baetens

nous te couvrons de larmes et de linges

pour bâtir ta demeure

un seul instant a suffi

les tiroirs ne sont pas vides

quand nous les regardons

les murs deviennent miroirs

les rues sont pleines de lignes

et de poèmes sans paroles

tu as compris l’incompréhensible

tu nous le dis

Serge Delaive : « Lacune » et « Pour la soif »

« Lacune »

 

Parler de rien de la poussière

de la lumière ultime silence

après la matière et l’espace

parler de rien de la poussière

chair du temps où elle se pose

et décompose tout les cendres

aussi mais les gens pourquoi

en parler affublés de poussière

à épousseter pour qu’elle descende

donner chair à la matière

à sa manière de toute manière

englober tout même la lumière

ultime saut avant le rien

dont on ne parle pas

à pas soulever la cendre

ou constatant les insectes

pousser la poussière.

 

« Pour la soif »

 

Et de l’espoir né au matin

d’une nuit qui n’a pas voulu de nous

espoir pourvu d’énergie

après trois heures après

ne demeurent qu’os blanchis

bien que derrière la fenêtre un jour

appelle enfin dans les confins

dont on va entendre parler

longtemps encore pas besoin

d’être devin mais cet espoir

né au matin insomnié

persiste en sa dilution

dans l’affliction des jours

que rêves cauchemars ou cyprine

fabriquent aux dés loin des augures.

Antoine Boute

Partir c’est habiter

radicalement partout

par exemple ventilé en

chromosomes épouvantails

rigueur affable mollusques

ministres torpeurs torrides

dérèglements météorologiques

divers mourir est une difficile

fête renversée diversement

pointue fragile

tangible

habiter le monde et décéder

sont sur le même bateau

depuis la nuit des temps

de bonne humeur et désespérés

des milliards d’atomes volètent

calamars d’étoiles et ricochets

jusque dans les bulbes les insectes

et les toiles absurdement tissées

de cette grande blague

parfois mille fois

pas drôle qu’est la vie

printemps bulbes déconfiture

de l’humaine graine nous voici

enflammés impuissants mais

d’humaines graines tout de même

d’humaines graines à la latence

vitale le monde est grand

quoique tout petit

comme tu nous quittes

c’est une école

douce violente

où nous tenterons

avec délicatesse

d’apprendre à lire

partout les traces

de la présence

de ton absence.

Peter Theuninck : « Les esquimaux »

Les Esquimaux n’ont ni passé ni futur.

La neige est leur palais et leur peau,

c’est un pays d’hivers et de frugalité,

plongé dans la clarté la plus obscure.

 

Les Esquimaux comprennent la gestuelle

des flocons qui tombent, chantent en chœur

le chant de la banquise,

peuplent l’espace du renard polaire.

 

Les Esquimaux cheminent sur l’eau.

Leurs traîneaux  tranchent une brèche

dans l’horizon. Leurs harpons harponnent

les trajectoires des planètes.

 

Les Esquimaux ne sont pas faits

pour la chair d’une femme,

pour le cœur flambant d’un foyer.

Les Esquimaux au printemps ne peuvent résister.

 

Traduction par Danielle Losman

Gedicht in het Nederlands

Peter Holvoet-Hanssen : « Chant de grenouilles »

Traduit du néerlandais par Kim Andringa

Het gedicht in het Nederlands

Peter Theunynck

 

Bonne nébuleuse !

 

Tes yeux lancent un dernier regard

– et puis c’est fini

 

Tu décolles d’ici pour de bon

sur ce vol in extremis

via brume et brouillard

direction la Grande Ourse

– ou à peu près

 

Personne pour retrouver ta trace

À tout cela, quel sens ?

 

Personne pour t’enterrer

Tu prenais déjà la tangente

depuis pas mal de temps

 

Où que tu gravites en orbite désormais

Aucun télescope, aucune station terrestre

Même à très très grande portée

Pour détecter la non-position de ton désêtre

 

Seul ce corps

Qui te ressemble vaguement

Pour quémander un contact

 

Et enfoncer le couteau

Plus profond encore

Dans la terre

 

Traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron

Het gedicht in het Nederlands

Timotéo Sergoï : « Les valises »

 

Celui qui part emporte avec lui de larges fenêtres étoilées

Celui qui reste garde les doigts sur la poignée

Celui qui part emporte la clef des miroirs, des forêts profondes et des océans bleus

Celui qui reste fouille les poches sous ses yeux

Celui qui part était extraordinaire

Celui qui reste prépare ses valises, visite le jardin, joue avec les enfants,

Il pose sur la table un prénom disparu

Et retourne aux cuisines, les mains lourdes de chair

Celui qui part a pris toutes les langues, les joues, le coeur et le soleil

Celui qui reste compte sur ses orteils

Celui qui part a remercié les anges, les infirmières reines de courage,

les médecins cernés sous les néons, le personnel soignant,

les soigneurs personnels

Celui qui reste doit le dire. Et remercier chacun d’être toujours vivant

Celui qui part sourit déjà. Sa souffrance se cicatrise

Celui qui reste l’a compris. Ca n’allège pas les valises.

Celui qui part a laissé sur l’établi quelques écrits, quelques photos,

Et le goût de ses baisers, la colline de ses mains, l’horizon de ses yeux

Celui qui reste les a rangés dans une boîte en ébène précieux

Voilà, se dit celui qui reste,

Un microbe a fermé le rideau lourd des orages et des printemps.

Un être plus petit qu’une puce a creusé les cimetières.

Nous resterons debout pour y planter de la lumière.

Aliette Griz

 

Un supplément bagage

 

De quoi avez-vous besoin pour ce voyage ?

Je vous prépare une valise plus légère que votre âme

Vingt et un grammes autorisés

J’y glisse des baisers

Les miens et ceux des vôtres

J’y plie des hiers qui donnent envie

De te tutoyer

Si vous le voulez bien

De t’entourer sans limite

Pour t’écrire des adieux

Faire famille

Pour que le rituel qui te manque

Ressemble à un pardon

De t’avoir abandonné

De quoi as-tu besoin là où tu vas ?

De signes ralentis par l’envie de te garder

De plus de temps

Tu ne fus pas un clin d’œil

Mais une symphonie

Quand tu pars, tout de toi se pare

D’une pellicule dorée

Je mets du temps pour toi

Pour nous aussi

La valise n’a pas de fond

Ensemble, soyons

Ni tout à fait les mêmes

Ni tout à fait des autres

Karel Logist

 

Comment se tenir là pour te dire au revoir ?

Comment apprivoiser

avec mes décoctions de larmes

le fauve du chagrin ?

On me dit d’échanger

ici et maintenant

le sourire au bord de tes paupières

pour un masque de cendres

de vivre désormais tout bonnement

– sous prétexte que tu n’es plus là –

comme si tu n’étais plus là

Quelle ironie d’avoir à te faire mes adieux

à toi qui détestais cela par-dessus tout !

Toi, tu aimais les jours, la joie et leurs couleurs

Tu nous en laisses à contrecoeur

le précieux héritage éphémère

Et si je me tiens là pour te dire au revoir

debout dans le silence

c’est pour te dire en face

ce que nous savons tous

que ce n’est pas la mort qui t’a pris mais la vie.

Jean D’Amérique : « nuit lacrymale »

au fond, un nuage retourne nos os, à convoquer silences, lueur sèche de la bouche, quelque nuit lacrymale, dirait-on, que nos façades mettront du temps à enfouir, comme si plus haut volait la rouille qu’une blessure avouée

le vide ronge nos élans, graffiti en mal de béton, nous voici pauvres d’enfance, boutique fermée on grimpe l’arbre à paix, tandis que l’onde achève nos feuilles, limite prise de secousses

et l’oiseau, pour musique infini bégaiement au bec

et l’oiseau vole bas, pour gosier cargaison d’ombres

et l’oiseau vient à voler bien trop bas, ailes nouées de poussière

Laurent Robert : « Consolation contre le temps »

Nous le connaissons dans nos morts

Cognés recognés d’inclémence

Le temps s’absente sans remords

Le temps sèche cœur et semence

 

Jusqu’à souffrir et n’être plus

Le temps ne laisse aucune chance

Toujours doit s’arrêter le flux

Toujours se répand l’ignorance

 

Nous ne les garderons pas saufs

Nous ne vaincrons pas l’évidence

Nous n’y échapperons pas sauf

Contre le temps hideuse danse

 

Que nous savons toujours aimer

Ceux partis qui nous ont aimés

Dominique Massaut : « Habiter les autres »

Ça y est. T’es parti.

Tu t’es décidé.

T’as déménagé, ça y est.

T’es parti

habiter chez les autres.

 

Je suis de tes ports d’attache.

Merci, de m’avoir choisi, moi aussi.

Tu es venu,

aujourd’hui,

t’installer, bien t’installer,

dans moi,

pour des voyages étranges.

 

T’avais des valises. Des tas de valises, toutes petites, toutes petites. Des valises minuscules. Y en avait beaucoup. Tu les as ouvertes, de temps en temps, plus tard…

Dans la chambre, sous mon crâne, où tu les avais posées, tu en as sorti ce souvenir où nous avions ri du temps aveugle qui court et ne se cogne jamais nulle part. Cet autre souvenir où l’objet le plus incontournable, le plus impossible à sortir de notre champ de vision, avait tout-à-coup disparu sans laisser de trace. Et un autre. Et un autre. Et ces souvenirs ont libéré des petits cocktails de fluides moteurs, tout petits. Et ces tout petits cocktails de fluides moteurs – minuscules, minuscules – ont poussé un geste depuis le dedans de moi. Un regard, une pensée, une émotion, une sensation. Ci et là, des éclosions de petites fêtes. Et je me mettais à faire avec toi.

Je parle au passé parce que je sais que c’est ça que tu feras et que, après, je me le raconterai, encore et encore. Je sais que c’est ça que tu feras… Ne sais ni précisément quoi ni quand. Te voilà maintenant transformé en alchimiste, complice ou farceur, et, demain, tu nous prendras par surprise. C’est sans doute, sans aucun doute. Tu vas

me bouter l’impulsion,

me porter à…

sortir d’une habitude, en prendre une,

prendre une décision, ou attendre le profit du moment propice.

Regarder autrement, partir ailleurs.

Quitter l’autoroute. Prendre la venelle hirsute, ou le tapis rouge.

Epingler ce détail, et un autre et un autre,

tenter quelque chose, oublier d’avoir peur.

Ou être prudent, parfois, un petit peu.

Je ne sais pas bien comment tu vas faire tout ça, vers qui, vers quoi tu vas me lancer.

Faire jaillir en moi une orchidée, une rose, ou le gratte-cul. Une colère au jasmin, une joie béate au caramel. Tu vas me berdiger le vlouge ou m’engrisoter l’emblure. On verra bien.

 

Avec toi dedans de nous, on imagine déjà

un autre étage,

une autre face,

une couleur nouvelle, un son bizarre,

à l’intérieur de nous

où, aujourd’hui,

t’as déménagé tes tics et tes frasques.

 

Tu es maintenant dans ma voix,

dans mes yeux, dans mes mains,

dans mes bras.

 

Dans mes bras.

Pierre Warrant

Que reste-t-il

de la raie du soleil

dans les branches ?

 

une couvée de lumière

l’inflexion d’une main

le détail d’un visage

 

quelques traits

dessinés sur le ciel

ce qu’on ne peut retenir

 

de la vie.

Werner Lambersy

 

Je n’étais pas là

 

L’enveloppante

chaleur de leur présence

me fut enlevée

 

Je suis sans eux

et j’ignore s’ils savent ce

que je ressens

 

Cet abîme

ce trou sans rien dedans

ce quelque chose d’eux

sans réponse

 

Ils sont partis

sans rien dire de ce qu’on

était occupé

à se confier dans la fièvre

du murmure

 

Je n’étais pas là

 

Des lunettes de

pluie

m’aveuglaient

 

Je m’occupais

des mouches

de mon âme

contre le verre

 

Ils sont partis

seuls

pour se fondre

au bruit

du silence qui

entoure les

grandes choses